Camus, l’absurdité ou la possibilité de la révolte

Je m’apprête à vous présenter l’une des figures clefs de la philosophie française du XXe siècle. Malgré cela, Albert Camus n’est pas vu comme un philosophe à part entière. Il a autant marqué les esprits par ses romans que par ses essais. Dans les premiers, Camus montre une puissance de narration assortie d’une langue épurée et de cette capacité à camper des personnages et des actions dans des situations où tout paraît inachevé et impossible. Cette tendance entre d’ailleurs en résonance avec le philosophe qui présente une vision du monde fondée sur ce qu’il nomme l’absurde. Camus fut un spectateur et un acteur des événements tragiques de la Seconde Guerre mondiale. Son histoire est intriquée avec celle de la France et de l’Algérie. Son existence et son intelligence le poussèrent à fonder une éthique nouvelle sur un problème philosophique ancien, à savoir comment agir dans un monde qui paraît, surtout à son époque, absurde de brutalité.

Albert Camus nait en Algérie, alors française, peu de temps avant la Première Guerre mondiale. S’il est trop jeune pour la connaître, cette boucherie humaine le marquera intimement puisqu’elle lui enlève son père atteint d’un éclat d’obus à la tête au tout début de la guerre. Camus est élevé dans un milieu pauvre par une mère quasiment sourde et illettrée et une grand-mère intransigeante. C’est son oncle, cultivé et communiste, qui lui donne le goût de la philosophie et de la littérature.

On pourrait rapprocher Camus de Nietzsche de par le fait qu’ils ont tous deux tâché de changer les manières de penser de leurs lecteurs sans pour autant leur imposer une vue, un système de représentation du monde et de ses problèmes. Que ce soit dans ses romans ou ses essais, Camus essaie de montrer la vie telle qu’elle est, c’est-à-dire parsemée d’individus qui travaillent à lui donner un sens sans se rendre compte qu’elle n’en a finalement pas. Car c’est là la seule thèse que l’on pourrait attribuer à cet auteur. A la question, centrale en philosophie, de savoir s’il y a une Cause qui puisse expliquer pourquoi le monde existe tel qu’il est, la réponse de Camus est : non. Ce qui meut le monde, c’est l’absurde, l’absence de sens.

Révolte et liberté

Il ne faut cependant pas s’y tromper. Contrairement au nihilisme heideggérien, le non de Camus n’est pas négatif. C’est un non de révolte et pas d’acceptation. Ce qu’il essaie de nous dire, c’est que chercher un sens à la vie est une perte de temps car même si elle en avait un, elle ne pourrait nous le montrer. C’est tout le dilemme de Paneloux, le curé de la ville d’Oran en pleine épidémie dans le roman La Peste. Dans un sermon, il explique que la maladie s’abat sur la ville car elle a sombré dans la débauche et s’est éloignée de Dieu. Mais après avoir vu un enfant mourir de la peste dans de terribles souffrances, Paneloux voit toutes ses certitudes s’effondrer. Même le plus terrible des dieux ne pourrait infliger un tel supplice à un enfant. Le docteur Rieux pose alors cette question : vaut-il mieux s’interroger sur pourquoi la peste s’abat-elle sur Oran ? Ou bien la combattre comme une simple –et terrible– ennemie de la Vie ?

Ce n’est pas une négation que la philosophie de Camus, car cet absurde n’est pas un carcan mais bien notre laisser-passer pour la liberté. En effet, une fois que j’admets que la vie n’a pas de sens, j’acquiers la relative liberté de lui imprimer une orientation que j’aurais décidée en âme et conscience. On se rapproche ici de l’existentialisme sartrien même si Camus va s’en éloigner en rajoutant un élément clef à sa pensée.

Si la vie est absurde, c’est que l’homme est un être matériel nécessairement limité. C’est pour cette raison que je parlais plus haut de « relative liberté ». En tant qu’être humain, je peux certes décider quel sens je dois donner à ma vie. Mais je dois néanmoins garder à l’esprit toute l’humilité que suggère l’absurdité de notre existence. Parce qu’elle est absurde, elle ne nous permet pas tout. Certes, il est impossible de tracer une ligne de conduite morale à partir de l’absurde. En revanche, ce vide face auquel je me trouve, souvent seul comme individu, doit m’interpeler sur mes envies et sur la manière dont je souhaite marquer l’existence des individus qui m’entourent.

Parce qu’il n’y a rien pour expliquer ce qui nous arrive, je ne peux pas juger les autres. En revanche, parce que cet absurde qui se présente face à moi force le respect et l’humilité, je me dois de me remettre en question en permanence et tâcher d’œuvrer en bonne intelligence avec mes contemporains.

 

Ce point vous paraît peut être difficile à saisir. Et, pour être tout à fait honnête, il est philosophiquement bancal. N’importe qui pourrait rétorquer à Camus que si la vie n’a pas de sens, c’est que finalement les actes n’ont aucune conséquence et qu’alors je peux tout aussi bien me comporter comme le pire des escrocs et personne ne pourra me juger.

D’une certaine manière, la pensée de Camus permet cela. Elle ne juge pas le fait que les individus puissent se comporter de la pire des manières. Elle appelle seulement à faire preuve d’humilité dans nos choix et à nous concentrer sur le peu de choses qui font sens malgré l’absurdité du monde.

Car, oui, ce n’est pas parce que le monde n’a pas de sens que certaines actions ne peuvent pas en avoir. C’est tout le paradoxe de Camus. Il nous propose d’affronter l’absurdité du monde, non pas pour l’embrasser mais pour se dresser contre elle. Il faut bien se rappeler le contexte dans lequel se construit sa pensée. Il traverse la Seconde Guerre mondiale en s’engageant dans la résistance à l’occupation nazie. Il s’engage car il refuse l’absurdité d’hommes et de femmes qui agissent au nom d’un soi-disant sens qu’ils et elles donnent à leurs vies.

Suicide et meurtre : deux impossibilités philosophiques

Une fois de plus, un concept ne doit être jugé en soi. L’absurdité peut être une qualité ou un défaut selon la personne qui y fait face et comment elle y fait face. C’est ainsi que je souhaite terminer en abordant une question existentielle clef de la pensée de Camus et qui nous a tous frôlés une fois dans notre vie, celle du suicide.

Dans Le Mythe de Sisyphe, Camus comprend très bien que s’il explique à tout le monde que la vie n’a pas de sens et que finalement exister ou pas ne change pas grand chose dans l’ordre des choses et la marche du monde, le nombre de corps basculant par-dessus les ponts risquent de dangereusement augmenter. Camus présente une aversion complète, non seulement pour la mort, mais en particulier pour le suicide. C’est paradoxal finalement, car on pourrait s’attendre à ce que la seule solution à un monde absurde soit de mettre fin à ses jours en se disant « à quoi bon ? ». Mais non, toute la force de ce penseur est de nous montrer que le suicide est le paroxysme de l’absurde.

Certes, il ne nous est pas possible de trouver un sens à ce monde, parfois méchant, quelque fois extraordinaire, et très souvent violent –surtout à son époque. Mais se priver de la seule chose qui nous permet de questionner ce monde et de le voir, de le sentir, dans tous ses paradoxes, toutes ses beautés et ses laideurs, toutes ses senteurs et ses puanteurs, toutes ses grandeurs et ses petitesses, c’est-à-dire se priver de la vie elle-même, cette chose fabuleuse qui ne nous arrivera certainement pas une seconde fois ? C’est ça, le summum de l’absurde. Il vaut mieux accepter de rouler sa pierre en haut de sa montagne, en recommençant ad vitam, plutôt que le néant.

 

Cette philosophie si puissante malgré le fait qu’elle soit inachevée (Camus meurt malheureusement dans un accident de voiture en 1960, il n’avait pas 53ans), a tenté de trouver une traduction politique. Et la vie elle-même de Camus fut empreinte de luttes et de combats pour des causes qui marquèrent l’Histoire. Dans l’Homme révolté, Camus essaie fastidieusement de traduire en langage politique sa philosophie de l’absurde en transposant sa lutte contre le suicide vers celle contre le meurtre. C’est certainement l’ouvrage le plus difficile et mal écrit de Camus. On sent ici que sa philosophie peine à s’exprimer entièrement et à combler les lacunes posées par la problématique de l’absurde. Finalement, sa pièce Les Justes parvient mieux à faire transparaitre le dilemme que Camus pose à la philosophie contemporaine : existe-t-il des situations dans lesquelles il est acceptable de tuer ?

Selon lui, tout meurtre est une abomination et les hommes et les femmes doivent toujours rester dressés contre un tel acte. Plus que les actions mauvaises, Camus invite à refuser l’inertie. Il nous invite à toujours faire face avec dignité et bienveillance face à l’absurdité du monde dans toutes ses composantes. Il s’agit là d’avoir une posture de rejet : rejet du suicide, rejet du meurtre, rejet de la souffrance, rejet de la terreur. Tout cela n’est possible qu’en gardant une éthique personnelle intransigeante, sans compromission, mais conciliante à l’égard des êtres humains, de soi-même et des défauts qui parfois nous cachent la beauté du monde.

 

Conseils de lecture 

  • L’Etranger et La Peste sont des textes magnifiques qui permettent d’entrevoir la pensée de Camus au travers de ses personnages clefs. On y sent toute la compassion qu’il ressent à l’égard de ses contemporains, une compassion qui ne se départit pas d’une certaine intransigeance mais qui évite coûte que coûte tout jugement moral.
  • La pièce Les Justes permet mieux que l’Homme révolté de saisir le problème du meurtre que pose Camus comme une des clefs de sa pensée.
  • L’essai Le Mythe de Sisyphe est incroyablement clair et revigorant. Il permet de se plonger à la fois dans les doutes philosophiques qu’ont fait naître l’expérience de la Seconde Guerre mondiale chez Camus et dans ses considérations sur l’absurdité du monde et du suicide.
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