Philosophie des sciences – L’invention de la biologie

Je souhaitais pallier le manque d’articles concernant l’époque contemporaine, que les historiens (dans leurs bons jours, ceux où ils ne s’étripent pas) font commencer après la Révolution française. Je voulais vous parler de Bergson, Camus, Sartre et autres Marx et Hegel. J’avais déjà abordé Nietzsche mais c’est un penseur un peu inclassable, même au regard de son époque.

Or je me suis demandé comment vous introduire à la philosophie contemporaine si je ne vous parlais pas des grands progrès scientifiques dont ont été témoins les XIXe et XXe siècles. En effet, vous verrez que la progression (et parfois aussi les régressions) de la pensée et de l’histoire de celle-ci s’est faite au rythme des découvertes fondamentales qui ont enrichi le savoir scientifique. Afin de ne pas vous accabler sous un long et fastidieux cours d’histoire des sciences, j’ai choisi de me pencher sur trois domaines qui ont marqué les philosophes contemporains, et nos vies: la biologie, la physique, et la médecine (qui se trouve au confluent des deux précédentes).

La biologie, de l’animal à l’Homme (sans passer par Dieu)

Ne soyons pas trop catégoriques, les grandes innovations scientifiques du dernier siècle ont eu leurs prémisses au XIXe. C’est ce siècle qui a vu naître d’ailleurs l’une des disciplines les plus prolifiques : la biologie, l’étude du vivant. Jusqu’alors, les penseurs ne se faisaient pas une idée bien précise de ce qu’était la vie. A la suite de Descartes, la vie restait scindée entre les corps animés et les corps animés ET conscients –dotés d’une âme pour résumer. Nous avions beau nous apercevoir qu’il y avait quand même une plus grande proximité entre nous, Hommes, et un chien, qu’entre un chien et un insecte, l’être humain continuait d’être séparé du monde animal, et le monde animal enfermé dans une logique mécaniciste. Finalement, les processus à l’œuvre dans les corps animés n’étaient guère plus complexes qu’une horloge sophistiquée, nous expliquait Descartes. Toute la différence résidait dans l’âme et dans la conscience que celle-ci donne aux Hommes et non aux bêtes. Cette vision des choses étaient entretenues avec beaucoup de ferveur par la foi chrétienne qui plaçait l’être humain au sommet de la Nature et souhaitait le voir à la fois maître et séparé du monde animal, végétal et même cosmique. Rappelez-vous avec quelle violence furent rejetées les thèses concernant l’héliocentrisme de Copernic et les théories galiléennes.

Cependant, et à partir de ces penseurs de l’époque Moderne, le monde vivant va devenir un centre d’intérêt pour les penseurs, ressuscitant un courant perdu depuis l’antiquité : le naturalisme. L’un de ses plus éminents représentants fut le comte de Buffon (1707-1788), écrivain et penseur français du XVIIIe siècle qui collabora à la rédaction de l’Encyclopédie, il eut une influence déterminante sur Lamarck et Darwin, j’y reviendrai. Il conteste l’idée que l’Homme puisse être étranger au règne animal. Certes il le domine notamment parce qu’il possède la Raison, mais il est lui-aussi une espèce animale divisée en races. Il ne faut pas s’y tromper, dire que les hommes noirs d’Afrique font partie d’une race de la commune espèce humaine, est en soi révolutionnaire. En effet, à l’époque, les Africains étaient exclus du genre humain, et étaient même considérés, conséquence indirecte de la conférence de Valladolid[1], comme dénués d’âme. Buffon ouvre ainsi la possibilité humaniste de rassembler tous les êtres humains sous la même bannière.

Il permet aussi de commencer à réfléchir sur l’organisation du règne animal et surtout sur les animaux eux-mêmes. Comment se fait-il que les modes de reproduction soient différents entre certaines espèces, et communes à d’autres ? Pourquoi les mêmes espèces ont des caractéristiques différentes selon qu’on les découvre dans un type d’environnement plutôt qu’un autre ? Toutes ses interrogations auxquelles Buffon n’apporte guère plus que des réponses descriptives sont celles que vont se poser les grands penseurs de l’évolutionnisme Lamarck, Darwin et Wallace.

Quand on étudie les théories de l’évolution, on pense immédiatement à Darwin (1809-1882) et à son fameux voyage à bord du Beagle à la découverte des îles des Galápagos. Mais il serait indigne de la tradition chauviniste française de ne pas rendre hommage à un autre naturaliste, français, qui précéda Darwin : Jean-Baptiste de Lamarck (1744-1829). Ce personnage est remarquable à plusieurs titres. D’abord, il est le premier à utiliser le terme de biologie pour décrire ses travaux d’analyse des êtres vivants. Ensuite, il élabora une classification des invertébrés prodigieuse qui servit de référence pendant les décennies qui suivirent. Enfin, il est le premier, avant Darwin, à élaborer une véritable théorie de l’évolution. Alors, pourquoi ne parle-t-on que des travaux du Britannique ?

Il faut dire que la théorie de l’évolution selon Lamarck a été très fortement caricaturée. Certains se souviennent peut-être de cet exemple : si les girafes ont des longs cous, c’est parce qu’elles ont « tiré » dessus pour atteindre des branches plus hautes. En fait, Lamarck défendait l’idée que les êtres vivants ont fait évoluer leur métabolisme et leur physionomie pour s’adapter à leur environnement. C’est la théorie dite du transformisme. Il décrit un mouvement de complexification interne qui fait que la vie va proposer aux individus de nouveaux organes et de nouveaux attributs qui vont pouvoir perdurer chez les générations futures. L’idée d’hérédité n’était pas encore prouvée expérimentalement (il faudra attendre les petits pois de Gregor Mendel, un siècle plus tard) mais les théories classiques admettaient le principe de transmission de certaines caractéristiques d’une génération à l’autre. Face à des environnements différents, les individus vont développer des attributs et des organes nouveaux qui vont remplir de nouvelles fonctions nécessaires à la survie.

Les théories lamarckiennes ont été appelées transformistes et ont tendu à légitimer le fait que les êtres vivants doivent être étudiés de manière différente que les phénomènes physiques, d’où l’invention de la biologie.

Malgré le caractère révolutionnaire de ces idées, il fallut attendre Darwin et Wallace pour que la théorie d’une évolution des espèces fasse un véritable tollé notamment auprès des instances religieuses de l’époque. Charles Darwin est un naturaliste britannique d’une vingtaine d’années lorsqu’il embarque à bord du Beagle en 1831. Il en revient avec un Journal de bord (connu sous le titre Voyage à bord du Beagle) dans lequel il rend compte de ses observations de pas moins d’une vingtaine d’escales dans l’hémisphère sud, de la partie pacifique de l’Amérique du sud jusqu’à l’Australie. Il commence à laisser percer dans ces premiers écrits une intuition sur la nature évolutive des espèces. Ses observations sur les animaux peuplant les Galápagos vont être le point de départ de sa théorie de l’évolution. En effet, il remarque qu’il existe sur ces îles des espèces d’oiseaux et de tortues très similaires à d’autres qu’il a observé sur le continent. Ce groupe d’îles se trouve à quelques centaines de kilomètres de l’Ecuador actuel. Ces variations lui font suspecter le fait que ces animaux iliens aient pu évoluer, se transformer, pour s’adapter à leur nouvel environnement. Il fallut attendre néanmoins 1859 et la publication de son ouvrage majeur Sur l’origine des espèces pour que Darwin présente au public sa théorie de l’évolution fondée sur la sélection naturelle. C’est ce dernier point qui le différencie fondamentalement de Lamarck. Pour celui-ci, c’était l’environnement qui provoquait une apparition de caractéristiques nouvelles chez les individus d’une espèce qui ensuite la transmettaient à leur descendance. Selon Darwin, il est peu probable que de telles modifications puissent apparaître au cours de la vie d’un individu d’une espèce. Il est plus probable que ces nouvelles caractéristiques apparaissent spontanément chez certains individus qui ensuite gagneraient un avantage compétitif et ainsi seraient mieux placés pour les transmettre à une descendance nécessairement plus nombreuse. Il est à noter que c’est Wallace, un contemporain de Darwin avec lequel il était en contact, qui est le premier à découvrir ce principe de sélection naturelle.

Au cas où mon explication ne vous éclaire guère, voici la manière dont Charles Darwin présente sa théorie dans son introduction à l’ouvrage Sur l’Origine des espèces :

« Comme il naît beaucoup plus d’individus de chaque espèce qu’il n’en peut survivre, et que, par conséquent, il se produit souvent une lutte pour la vie, il s’ensuit que tout être, s’il varie, même légèrement, d’une manière qui lui est profitable, dans les conditions complexes et quelquefois variables de la vie, aura une meilleure chance pour survivre et ainsi se retrouvera choisi d’une façon naturelle. En raison du principe dominant de l’hérédité, toute variété ainsi choisie aura tendance à se multiplier sous sa forme nouvelle et modifiée »

Néanmoins, il est une question que le grand Darwin n’ose pas aborder : est-ce que cette théorie de l’évolution peut et doit être appliquée à l’espèce humaine ? Dans sa correspondance avec Wallace, qui lui demande s’il s’est penché sur cette question, le naturaliste britannique répond qu’il voit là un terrain particulièrement glissant… Et il ne s’y trompe pas puisque les réactions à sa théorie de l’évolution, ne concernant pourtant que le monde animal, sont déjà d’une grande violence. Dans le dogme chrétien en particulier, il est inimaginable que les espèces et les animaux, qui sont des créatures de Dieu, aient pu être soumises à une évolution au cours des âges. Comme au temps de Galilée, Darwin et Wallace sont considérés comme des hérétiques remettant en cause l’omnipotence divine et sa Création tout entière.

Pour autant, le XIXe siècle est déjà empreint de science et les idées rétrogrades et conservatrices se heurtent à la rigueur des démonstrations de Darwin et de ses partisans concernant la nécessaire évolution des espèces. Le naturaliste britannique enfonce d’ailleurs le clou avec un ouvrage sur l’impact de la domestication par l’Homme sur l’évolution de certaines espèces et un autre sur La Filiation de l’Homme, qui montre que malgré tous nos efforts pour nous distinguer du reste du règne animal, notre physique porte la preuve que nous venons d’ancêtres nécessairement différents et bien plus proches de l’animal…

En parallèle de ces premiers pas de la biologie, se joue une autre grande partie de la recherche scientifique. Dans le domaine de la physique et des mathématiques, les progrès du XIXe siècle sont en passe de faire entrer la technologie humaine dans une nouvelle ère.

[1] La conférence de Valladolid est le lieu en 1550 et 1551 d’une controverse entre deux religieux (Las Casas et Sepùlveda) à propos d’une question tout à fait sérieuse mais un brin déprimante, à savoir: peut-on réduire en esclavage les habitants du Nouveau monde (entendez les Amérindiens, à cette époque principalement représentés par les Aztèques et les descendants des Mayas, ainsi que quelques tribus à peine découvertes) ? La question était de savoir s’il fallait les coloniser par la force (Sepùlveda ne voyait comment faire autrement au vue des moeurs violentes des Amérindiens, en particulier leur goût pour le cannibalisme et les sacrifices humains) ou par la paix en missionnaires (Las Casas considère que les civilisations rencontrées par les Espagnols ont montré des signes de grandeur passée et présente qui doivent être respectées par une évangélisation persuasive mais pacifique). Las Casas finit par remporter la partie. Ce qui n’empêcha pas les massacres mais évita la réduction en esclavage des Amérindiens. Cependant, bon nombre d’historiens considèrent que cette controverse en donnant un statut équivalent entre habitants du Vieux et du Nouveau monde, condamna les Noirs d’Afrique à l’esclavage. En effet, ces-derniers n’étant pas considérés comme des hommes, et leurs civilisations dignes d’aucun respect, et furent donc enlevés de leurs terres pour « travailler » aux Amériques…

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