Kant : Liberté, Morale et Beauté

Quand on entend parler de Kant, le premier réflexe est souvent de se dire « C’est bien trop dur pour moi ». Et je vous comprends. Des années que je me penche sur la philosophie et le mieux que j’ai pu faire a été de lire la préface à la Seconde édition de la terrible trilogie Critique (Critique de la Raison pure, Critique de la Raison pratique et Critique de la faculté de juger).

Mais rassurez-vous ! Kant a été aussi capable d’écrire des textes beaucoup plus accessibles, et grâce à de bons professeurs, j’ai réussi à comprendre certaines des notions qui lui étaient les plus chères. Je vais donc essayer de vous introduire à la pensée de cet auteur, considéré comme austère et inaccessible, au travers de trois notions autour desquelles tourne son œuvre.

 

Liberté

Sapere aude ! Aie le courage de penser par toi-même ! Telle est la première injonction kantienne. Quand on lui demande Qu’est-ce que les Lumières ? il répond avec ce court texte, que vous trouverez gratuitement sur l’Internet. Selon lui, les Lumières sont avant tout un processus d’émancipation de l’Homme par lui-même. Il doit apprendre à se défaire du confort qu’il y a à suivre ce que disent les autres, et apprendre à penser par soi-même. Il considère que jusqu’au XVIIIe siècle, les individus étaient enfermés dans un état de minorité dû à la fois à leur « paresse » mais aussi au fait que ceux qui surveillent (dirigeants et leaders spirituels) ne montrent que les dangers qu’il y a à utiliser sa Raison. Certes, devenir autonome intellectuellement parlant oblige à se confronter à un certain nombre de risques. Avant de découvrir des certitudes rationnelles, il faut passer par des moments de doutes, d’erreurs et de remises en question. C’est justement dans ce chemin tortueux que peut se faire l’apprentissage et donc le passage à la majorité.

Le corolaire nécessaire à cette émancipation de l’Homme est la liberté. C’est une notion clef des Lumières. Kant la définit comme la possibilité de faire un « usage public de sa raison, dans tous les domaines ». Cette liberté ne doit pas entrer en contradiction avec la nécessaire obéissance des citoyens. Cependant, je dois avoir la possibilité de faire à tout moment un usage privé de ma Raison afin de comprendre les forces qui s’imposent à moi.

Dans le contexte de l’époque, où la majorité des pays européens vivent sous la gouvernance de despotes, on voit bien que cette idée de liberté peut paraitre révolutionnaire. Et pourtant, Kant ne remet nullement en question la monarchie. Il croit en la capacité des princes à être eux-mêmes éclairés (à l’image de l’empereur prussien Frédéric II) et donc de ne pas s’immiscer dans les controverses de savants pour imposer une opinion officielle. Plus que tout, pour un Allemand tel que Kant, qui garde en mémoire les guerres civiles religieuses qui ont ensanglanté les XVIe et XVIIe siècles, la tolérance religieuse doit être la première qualité d’un bon gouvernement. Les princes ne prennent pas de risques à laisser les Hommes penser librement car, selon Kant, plus ils le feront, plus ils seront attirés par la paix et l’harmonie. La Raison doit être au fondement de la morale moderne.

Un an après ce traité majeur de la pensée des Lumières, en 1785, Kant publie un texte qui sera plus tard introduit à sa Critique de la Raison pratique : Fondements pour une métaphysique des mœurs, dans lequel il exposera le fameux impératif catégorique : « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ».

Cette formulation peut paraitre aride. L’idée de Kant est qu’il n’est pas nécessaire pour que l’Homme ne fasse pas certaines choses considérées comme mauvaises de lui dire d’obéir à un commandement comme, par exemple, « Tu ne tueras point », « Tu ne voleras point », etc. Force est de constater que ces ordres existent dans la plupart des sociétés depuis la nuit des temps et qu’ils n’empêchent ni le meurtre, ni le vol (ni le reste). Or, si l’homme est capable de penser librement, il peut être capable, par le simple usage de sa Raison, d’arriver aux mêmes conclusions que ces règles morales millénaires. C’est ça la métaphysique des mœurs.

Prenons un exemple. Je ne dois pas tuer. Selon Kant, ce n’est pas seulement une obligation morale, c’est aussi une obligation rationnelle. En décidant de tuer un autre être humain, je crée la possibilité dans le réel qu’un Homme tue un autre Homme. Or en créant cette possibilité, j’ouvre ainsi l’éventualité d’être moi-même tué. Ce qui est absurde rationnellement, à moins d’être suicidaire. Il est donc absurde, d’un point de vue de la Raison, de vouloir tuer un autre être humain. Pas besoin de commandement biblique pour arriver à cette conclusion, notre intelligence suffit.

Kant place un optimisme total dans les bienfaits que peut apporter un usage libre et juste de notre Raison. L’objet de ses trois Critiques est de détailler tout ce que la Raison peut nous apprendre sur l’Homme et sur le monde qui l’entoure afin qu’il puisse y vivre en paix.

En 1795, alors que l’Europe est à feu et à sang, Kant publie un essai magistral : Projet de paix perpétuelle. On y retrouve l’idée que seule la Raison peut mettre fin aux guerres entre les Hommes. Les Etats doivent comme les êtres humains, utiliser leur raison pour se rendre compte qu’il est absurde de vouloir faire disparaitre par la force un autre pays car c’est s’exposer à la possibilité de disparaitre soi-même. On voit donc que Kant est à la fois un grand rationaliste dans la plus pure lignée des penseurs modernes (de Descartes à Leibniz) mais qu’il prend ses distances vis-à-vis des moralistes (majoritairement catholiques, jansénistes et jésuites en tête) en souhaitant construire une morale rationnelle qui dépasse toutes les autres. En ce sens, il fut considéré comme l’un des plus grands moralistes, un qualificatif très péjoratif pour Nietzsche qui n’a pas de mots assez durs envers « l’ascète de Königsberg » (ville où vécut et mourut Kant, aujourd’hui dans la province russe de Kaliningrad).

 

La subjectivité transcendantale

Certes, pour Kant, la Raison est la clef de voûte de la philosophie. Pour autant, il construit sa pensée autant sur l’expérience sensorielle que sur l’expérience intellectuelle et va réconcilier dans ses Critiques la Pensée et les Sens.

Il est en effet faux de voir Kant comme un pur rationaliste, comme Descartes, qui se défie du monde sensible. Au contraire, l’un des plus grands inspirateurs de Kant n’est autre que Hume, un penseur anglo-saxon qui fonda l’école empirique. Ce courant de pensée suppose que toute pensée ne peut venir que de notre expérience sensible. C’est par la confrontation au réel que se construit notre entendement. Cette idée est proche de ce que nous ont appris les sciences du XXe siècle à propos de notre cerveau. Lorsqu’un Homme naît, il y a bien peu de choses dans son esprit. Tout ce qui va lui arriver durant sa vie, tous les stimuli qui vont frapper ses sens, vont façonner son esprit. Les expériences vont s’accumuler et la Raison tâcher d’en retirer un apprentissage qui  va déterminer ses comportements, mais aussi ses opinions et même ses sentiments.

Kant reprend cette idée qu’à l’origine de toutes pensées se trouve l’expérience sensible. Pour autant, il va montrer que malgré cela, il peut exister une certaine transcendance qui relie toutes les expériences des êtres humains entre elles, et crée donc la possibilité d’une Raison générale et non purement particulière. Cette idée, il va la formuler avec le concept de subjectivité transcendantale.

Le meilleur moyen d’expliquer cette notion est de prendre l’exemple de Kant lui-même. Vous êtes au bord d’un étang ou d’un lac, et vous vous amusez à plonger un bâton dans l’eau claire. Les lois de la réfraction de la lumière vont vous faire paraître le bout de bois tordu selon un certain angle au niveau du point d’entrée dans l’eau. Ceci est votre expérience sensible de la réfraction, elle vous est propre. Ce que nous dit Kant, c’est que si j’arrive à côté de vous, que je mesure précisément la manière dont vous plongez le bâton dans l’eau et que je prends ce même bâton et que je le mets dans l’eau exactement de la même manière que vous, la vision que j’aurais du bout de bois tordu par la réfraction de la lumière sera identique. Nos deux expériences sensibles sont donc particulières, subjectives, mais identiques, car elles transcendent nos sens. Et qu’est-ce qui a rendu possible la similarité de nos expériences ? La Raison. Car c’est elle qui m’a fait comprendre que l’eau diffractait la lumière, et que donc si je voulais reproduire la même expérience, il fallait que je calcule l’angle avec lequel vous avez plongé le bâton dans l’étang, etc.

L’expérience sensible est le fondement de toutes nos facultés intellectuelles, mais ce sont ces dernières qui nous permettent de prendre conscience qu’il y a une certaine communauté d’expériences sensibles entre les Hommes qui est rendue possible par le fait que nous ayons tous la même Raison.

 

Le problème esthétique

On a donc vu que selon Kant, la Raison et l’expérience sensible sont intimement liées. La construction de ces trois Critiques se fera autour de la réconciliation et du va et vient que l’Homme en quête de réponses doit faire entre ces deux « mouvements de l’âme ». Kant semble pour autant, et les titres de ses deux premières Critiques, nous l’indiquent, placer la Raison au cœur de son système philosophique, l’expérience sensible étant la secondaire mais indispensable notion qui oriente notre  pensée.

Il est donc étonnant de voir que dans sa dernière Critique (de la Faculté de juger), l’argumentation kantienne va s’orienter autour d’un problème philosophique très débattu à l’époque et qui parait appartenir plus au domaine de l’expérience « pure » que de celui de la Raison, à savoir : le Beau.

Avec l’apparition d’une réflexion philosophique axée sur l’individu, les écrits sur l’art vont soulever un triple paradoxe –qui est encore loin de s’être résolu depuis. On pourrait le présenter ainsi.

  • Face à une œuvre d’art, la plupart des Hommes sont capables de dire s’ils la trouvent belle ou laide. Et il semble que ce soit à partir de cette somme de jugements individuels que se soit faite une norme du goût permettant à certaines œuvres d’être universellement considérées comme belles (par exemple : l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, la Joconde de Vinci, etc.).
  • Cependant, quand on se penche un peu sur cette idée, on remarque qu’il existe une multitude de goûts, et que très souvent, les Hommes ont individuellement du mal à se mettre d’accord entre eux sur la Beauté ou non d’une œuvre.
  • Enfin, l’impression est donnée que chaque époque a ses propres normes portées par des individus dont les commentaires esthétiques semblent avoir plus de poids que ceux des autres.

Le paradoxe entre d’un côté une norme du goût qui parait à long terme évidente et le fameux dicton « tous les goûts sont dans la nature », un penseur anglais qui influença fortement Kant va essayer de le résoudre. Hume, dans ses Essais esthétiques, nous explique que l’expérience esthétique, le fait d’être face à une œuvre, fait appel à nos sens et donc à nos sentiments. Finalement, lorsque je dis « Ceci est beau », j’exprime quelque chose que j’expérimente plus que je rationalise. Cependant, Hume pense que le bon goût, lui, ne vient pas à l’Homme comme ça. Il lui faut exercer ses sens face à de nombreuses œuvres avant de pouvoir donner un jugement esthétique estimable. Il lui faut une certaine expérience pour former son esprit et le rendre plus sensible au Beau. Pour rappel, Hume est l’un des fondateurs d’une école que l’on nommera « Empirique », selon laquelle l’expérience est la clef de voute de la manière dont se construit l’âme. Pour le goût, il faut imaginer que nos sens s’affutent et gagnent en maturité lorsqu’ils s’exercent. La Raison pour Hume a une part assez mineure dans notre capacité à devenir des Hommes de bon goût.

Si on suit Hume sur cette voie, on sera amené à une définition de la norme du goût élitiste dans laquelle seul celui qui a éduqué ses sens pourra faire référence dans ses jugements esthétiques.

C’est là que Kant nous apporte un éclairage un peu nouveau tout en s’inspirant du philosophe anglais. Il s’accorde avec Hume sur l’idée que l’expérience esthétique que produit une œuvre d’art va provoquer une sensation de Beauté. Face à un objet qu’il considère comme beau, l’individu va ressentir quelque chose qu’il va nommer beauté. L’expérience esthétique donne donc accès au Beau par la sensation. Cette impression va lui laisser une marque qui va participer à façonner son goût mais qui va aussi avoir un impact sur la norme du goût. En effet, si moi plus un grand nombre de personnes sont d’accord pour dire qu’une œuvre est belle, il va y avoir consensus.

Mais là, Kant discerne une deuxième tension simultanée à la « sensation » de beauté elle-même. Il nous parle d’une expérience que nous avons tous vécue quand nous étions avec des proches dans un musée. Quand nous trouvons quelque chose de Beau, nous avons cette envie quasiment irrépressible de nous tourner vers l’Autre et de lui dire : « Je trouve ça beau. » C’est une manière à la fois de montrer que l’on pose un jugement esthétique mais aussi d’interroger l’Autre sur ce qu’il a ressenti. Il s’ensuit très souvent d’ailleurs un débat où nous essayons d’expliquer le pourquoi de la beauté de telle ou telle œuvre.

Ici, Kant va différer de Hume car il va montrer que l’intérêt de l’expérience esthétique n’est pas dans la définition d’une norme du goût –même si c’est la conséquence inéluctable de l’évolution de l’art –mais bien de créer un dialogue entre les Hommes. En expérimentant la Beauté, je la ressens ET je ressens le besoin de la partager. Ce qu’explique Kant, c’est que l’expérience esthétique est l’un des rares moments où nos sens et notre Raison sont interpellés de manière totalement synchrones.

Quand je suis face à la Joconde, je sens que c’est une belle œuvre car elle intrigue mes sens. Mais ce qui est également stimulé c’est ma Raison, qui pousse mes sens à répondre à la question « Pourquoi est-ce que je trouve ça Beau ? » Or, vu qu’il nous est difficile d’y répondre, nous allons instinctivement nous raccrocher à ce que j’expliquais plus haut : la subjectivité transcendantale.

Souvenez-vous, je sais que les autres individus peuvent vivre exactement la même expérience que moi à condition que les circonstances soient reproduites à l’identique. Or une œuvre, telle que je la vois et telle que la voit mon voisin est fondamentalement identique. Je peux donc créer un dialogue avec lui pour savoir ce qu’il en pense et si lui aussi la trouve belle.

Ceux qui m’ont suivi jusqu’ici doivent pourtant se dire que l’on revient à notre paradoxe qui est que très souvent en interrogeant mon voisin, je vais aussi me rendre compte qu’il n’est pas d’accord avec moi. Quid d’une norme du goût dans ce cas ? Faut-il dire comme Hume que certains jugements valent plus que d’autres en vertu de l’expérience de chacun ?

Kant répond que la question n’est finalement pas vraiment là et que la Beauté n’a pas vocation à créer une norme. Il établit d’ailleurs une distinction tout à fait fondamentale entre d’un côté la Beauté, qui sera toujours soumise à débats et compromis, et le Sublime, expérience sensible totale qui ne peut souffrir aucun commentaire. Le Sublime, nous l’expérimentons avec la Nature. Kant nous parle de cette sensation extraordinaire qui nous saisit les tripes quand on voit depuis la côte la mer se déchaîner en tempête. C’est une sensation qui n’appelle rien d’autre que notre émotion.

Il n’en est donc pas de même pour le Beau. Il n’existe que dans sa capacité à intriquer l’expérience sensible avec son versant sentimental, émotionnel ; et la Raison qui veut inlassablement se saisir de ce questionnement, sans parvenir à y répondre, hormis en interrogeant la Raison des Autres.

 

 

Pour aller plus loin : Dieu et la Raison

On le voit, la Raison a beau être au cœur du système kantien, cela n’empêche pas le philosophe de Königsberg de constamment en montrer les limites et les failles. Si l’on veut résumer sa pensée, on pourrait dire que Kant nous explique que la Raison est le meilleur outil pour comprendre l’Homme et le Monde mais que comme tout outil à la portée de l’être humain, il doit être utilisé avec rigueur et circonspection.

Un dernier exemple, et qui va avoir un certain retentissement, sera sur la question de Dieu. Kant est croyant, il ne le cache pas. Mais Dieu apparait peu voire jamais dans ses écrits. Hormis lorsqu’il publie deux très courts textes qui résonneront un siècle et demi plus tard dans des circonstances dramatiques.

Le premier s’appelle Essai sur l’échec de toute théodicée. C’est une réponse à une pensée philosophique qui imprégnera une partie du XVIIIe siècle et que les moqueurs appelleront l’optimisme. Si vous avez lu le Candide de Voltaire, vous vous souvenez certainement de cette phrase de Pangloss : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. » Cette citation est en fait un pastiche d’une démonstration philosophique extrêmement complexe qu’a entrepris le mathématicien et philosophe Leibniz.

Jusqu’à Descartes, les questions théologiques n’avaient jamais eu à souffrir d’une mise à l’épreuve rationnelle. D’ailleurs, il était jusqu’alors de très mauvais ton de contester ne serait-ce que l’existence de Dieu. Or, le penseur du Cogito ergo sum, rappelons-nous, fait la démonstration rationnelle que Dieu existe. Petit rappel : si on considère que la Raison est la seule chose infinie que possède l’homme, alors elle ne peut avoir été mise en lui que par un Être infini, i.e. Dieu (pour faire très court).

Cependant, cette démonstration rationnelle de l’existence de Dieu, loin de satisfaire les plus sceptiques, provoqua au contraire une cascade d’interrogations. Maintenant qu’il était possible de penser Dieu, vous imaginez bien que tous les érudits s’en donnèrent à cœur joie. Et une question centrale retint l’attention de bon nombre d’entre eux, à savoir : pourquoi le Mal existe-t-il ?

Car, si Dieu est bien cet Être omniscient, omniprésent, omnipotent et surtout juste et miséricordieux, comment se fait-il qu’Il ait créé un monde dans lequel il y a autant de malheurs, de crimes, de méchants et de misères en tout genre ?

Attention, cette question n’était pas nouvelle, et chaque époque du Christianisme y avait déjà apporté sa propre réponse. De la mort de Jésus jusqu’à l’an Mil, la réponse de l’Eglise était que la vie terrestre n’était ni bonne, ni mauvaise, mais seulement une sorte de sas de transition entre le péché originel et la fin des temps qui verrait revenir le Christ et emporterait les Hommes, enfin pardonnés, vers le Paradis.

En l’an Mil, voyant que mille années étaient passées et qu’aucune fin du Monde ne se profilait à l’horizon, le discours ecclésiastique se modifia. La vie terrestre était toujours vue comme transitoire mais néanmoins c’était durant ce transit que se déciderait qui irait ou non au Paradis. Donc le Bien devint une assurance d’être jugé favorablement par Saint-Pierre et Saint-Paul, faire le Mal en revanche garantissait un ticket direct pour l’antre de l’affreux Belzébuth (l’ange déchu). C’est d’ailleurs à cette occasion que l’Eglise renforce son impôt (la Dîme) et crée le concept, bien pratique pour motiver les pêcheurs, d’Enfer.

Au cours du Moyen-âge, cette définition du Mal comme marqueur entre les promis au Paradis et ceux promis à l’Enfer perdura. Mais lorsque Descartes présenta sa définition rationnelle de l’existence de Dieu, les choses changèrent. Si Dieu est infini et responsable de tout et en plus raisonnable, il n’aurait pas permis au Mal d’exister et nous vivrions tous dans un Paradis terrestre.

Les premiers à répondre furent ce que l’on appela les Moralistes, qui reprirent peu ou prou la logique de l’An Mil et rappelèrent que le Mal était une mise à l’épreuve de l’homme dans son libre arbitre. Par ailleurs, en parallèle, la Réforme protestante donna une nouvelle définition de la morale en créant un certain déterminisme : certains hommes accèderont au Paradis, d’autres non. Dans la même veine, Pascal proposa son fameux pari : il se peut que le Paradis et l’Enfer n’existent pas, mais dans le doute, il vaut mieux bien se comporter et s’assurer la bienveillance des Deux Saints si l’on vient à les rencontrer après notre mort…

Bref, c’est au milieu de ces turpides scolastiques qu’intervint le grand mathématicien Leibniz. Celui-ci se fit l’héritier de Descartes et voulut également montrer que la théologie, loin d’être seulement de la prose pour érudit, pouvait prétendre à une certaine scientificité. Il conclut donc, suite à une longue et fastidieuse démonstration (que je vous épargne, ne l’ayant moi-même pas comprise) que si le Mal existe c’est parce qu’il ne pouvait en être autrement. Le monde n’est pas parfait, mais il a été créé par Dieu qui lui est parfait. C’est donc qu’il ne pouvait pas être meilleur. C’est le fameux raisonnement dont se moque éperdument Voltaire dans son Candide.

Kant ne va pas seulement s’en moquer. Il va le démonter en deux temps. Déjà, il va montrer dans un petit essai (Sur l’échec de toute Théodicée, ce terme étant celui par lequel Leibniz désigne sa démonstration) qu’il est inutile de chercher à présenter Dieu devant ce qu’il appelle « l’autel de la Raison ». Kant est protestant et profondément croyant. Mais selon lui, Dieu ne devrait pas être un sujet traité par les philosophes et les scientifiques car Il relève de la croyance, de la foi. Il est normal que les Hommes cherchent à prouver que leur foi est juste mais dans ce cas, nous dit Kant, on n’est plus dans le domaine de la croyance mais dans celui du Savoir. Or Dieu a pris soin de ne pas se rendre sensible, donc il est impossible d’espérer s’en faire une idée rationnelle, suivant le principe décrit ci-dessus d’expérience sensible précédant nécessairement toute réflexion.

Dans un autre essai (Sur le Mal radicalDas Radikal Böse), Kant va faire une autre démonstration qui marquera profondément la pensée philosophique et trouvera un nouvel écho après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce texte, Kant part du constat qu’il existe plusieurs sortes de maux. Il y a les maux physiques et moraux que l’on s’inflige ou qui nous sont infligés. Sur ceux-ci, il est difficile de voir une responsabilité autre que celle des Hommes (victimes comme bourreaux). Ces maux sont en soit assez banals. En y réfléchissant bien, même sans les excuser le moins du monde, on finit toujours par les comprendre (Pierre a frappé Paul par jalousie, etc.).

Mais il y a des actes qui révulsent, qui depuis toujours, persuadent les Hommes qu’ils sont la conséquence d’une force maléfique, mystérieuse. Comment expliquer que Pierre n’ait pas seulement frappé Paul, mais l’ait aussi égorgé, puis éviscéré, puis pendu avec ses tripes (âmes sensibles, pardonnez-moi) ? C’est le Mal pur, le sadisme (le terme n’existe pas encore, il sera constitué à partir du nom du Marquis de Sade qui écrivit à la même époque que Kant des textes particulièrement imagés sur des tortures, sexuelles principalement) qui choque et effraie. Et surtout qui fait dire aux Hommes que Dieu n’a pas pu créer un monde dans lequel de telles choses puissent arriver.

Après 1945, Hans Jonas publie un texte intitulé Le Concept de Dieu après Auschwitz, dans lequel il repose une fois de plus la question du « Comment un Dieu parfait aurait-il pu laisser commettre une telle folie ? ».

La réponse de Kant est simple. La création du monde ne s’est pas faite en une fois. Il y a le Jardin d’Eden puis l’exil forcé d’Adam et Eve. Or, lors de cet exil, les Hommes acquirent une qualité fondamentale qui est d’ailleurs responsable de ces débats sur le Bien et le Mal : le libre arbitre. Selon Kant, le Mal radical, inexplicable, n’est pas complètement différent des maux banals et triviaux de tous les jours. Il est juste l’expression la plus forte et impressionnante du libre arbitre absolu dont dispose l’Homme. Et quand on voit tout ce qu’apporte cette qualité, il est difficile d’en vouloir à Dieu de nous l’avoir donnée… On ne peut donc lutter contre le Mal qu’en raisonnant et en ramenant à la Raison ceux qui se sont égarés.

Cette réponse, on le sent, va en décevoir plus d’un. Et si Hans Jonas repose la question après 1945, c’est bien qu’on n’en est pas encore arrivé à bout.

 

 

Voilà, j’espère ne pas vous avoir perdus en chemin. Vous comprendrez bien que ces quelques pages ne peuvent être considérées comme un résumé exhaustif de la pensée kantienne. Néanmoins, ces exemples vous donneront, je pense, des clefs pour aborder l’œuvre de Kant. En guise de conseils de lecture :

  • Qu’est-ce que les Lumières ? est un texte court et abordable
  • Le Projet de Paix Perpétuel et Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique sont des textes très faciles à lire et qui résonnent dans notre actualité brulante comme un baume au cœur.
  • Pour les plus courageux qui voudraient se faire une opinion sur les trois Critiques, vous avez deux solutions : Luc Ferry et sa Lecture des trois Critiques, une explication dense et pas si facile. Ou bien, lire des morceaux choisis en commençant par la Préface à la Seconde édition de la Critique de la Raison pure (c’est clair, mais il faut s’accrocher, calepin-crayon à portée de main obligatoire…), et en continuant avec le texte Fondements pour une Métaphysique des mœurs ou encore le passage de la Critique de la faculté de juger sur l’art.

 

Bonnes lectures !

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