Plotin, du Multiple à l’Un

Je vous propose ici une explication d’un auteur assez peu connu. Plotin va réhabiliter la pensée platonicienne qui influencera d’autres après lui, notamment Saint-Augustin et la théologie chrétienne.

Penseur né en Egypte en 205 ap. J.-C., de culture grecque mais de famille romaine : Plotin est à la recherche de l’Un, de la simplicité. En 232, il part pour Alexandrie où il se met à l’école d’un maître étrange, Amonius (néoplatonicien et néopythagoricien). Onze ans plus tard, il accompagne l’empereur romain qui veut mener une guerre contre les Perses ce qui lui permet d’entrer au contact d’écoles religieuses et mystiques orientales qui influencèrent sa pensée.

 

Plotin est un penseur qui sera redécouvert comme beaucoup d’autres à partir de la Renaissance. En effet, sa pensée de la place de l’Image dans la recherche métaphysique de Dieu va influencer les artistes. Nous essaierons de revenir à cette notion.  Par ailleurs, en tant qu’il incarne ce que les historiens de la philosophie appelleront le néoplatonisme, il fut étudié et repris par de nombreux penseurs notamment les philosophes allemands post-kantiens de l’époque romantique (Hegel en tête) qui en construiront l’image d’un penseur mystique qui recherchait le dépassement du Sensible par l’Intelligible.

On voit une nouvelle fois apparaître cette opposition fondamentale entre la Matière et la Métaphysique. Cependant, nous tâcherons de montrer que si Plotin reprend cette dichotomie tout à fait platonicienne, et plus tard augustinienne, il n’y adhère pas complètement. Les passerelles sont nombreuses entre le monde sensible et le monde intelligible et l’homme à la recherche de la sagesse se doit de toutes les envisager et les considérer.

En tant que Romain, né en Egypte et formé par des maîtres de tradition grecque, Plotin voit avant tout la philosophie comme un mode de vie. L’empereur Gallien protège Plotin qui donne des cours privés dans la résidence d’une veuve de la haute aristocratie romaine. Beaucoup de Chrétiens assistent à ses cours. Plotin enseigne jusqu’en 263 et produit une œuvre écrite à partir de 254. Pour lui philosopher, ce n’était pas écrire mais partager un mode de vie, très socratique dans le principe. Il s’agissait de donner l’opportunité à ses élèves d’avoir un impact sur leur propre existence. Le dialogue revêt donc une dimension fondamentale chez Plotin comme le rapportera son disciple et biographe Porphyre.

Pour bien comprendre Plotin, il faut voir l’effort de synthèse qu’il va faire entre la tradition platonicienne, qu’il a reçue en enseignement pendant son apprentissage en Egypte, et la tradition stoïcienne qui domine la philosophie romaine (avec Lucrèce, Sénèque et Épictète comme ambassadeurs). Rappelons-nous l’opposition que construit Platon entre une réalité sensible mensongère et un monde des Idées, accessible à l’Intellect seul (mythe de la caverne). Pour Plotin, il est certain que l’intelligence doit être dédiée à une tâche plus importante que la seule contemplation du monde matériel. Cependant, il va reprendre l’idée Stoïcienne que ce monde sensible n’est pas là par hasard et qu’il découle nécessairement d’une harmonie universelle, certes cachée à nos Sens mais donc pas complètement déconnectée de notre expérience sensible. Autrement dit, le monde que l’on perçoit n’est certes pas le plus haut degré de Vérité auquel notre esprit ait accès, mais il en reste néanmoins l’une des formes que cette Vérité a prise. C’est à partir de cette idée que Plotin va travailler sur le concept complexe d’Image.

Monothéisme

« Le philosophe doit s’assimiler à Dieu ». Le problème, c’est que le Dieu des platoniciens c’est l’Intellect : ce qui donne sens au sensible. Il est donc intéressant de voir Plotin, qui fonda son école à Rome, parler d’UN Dieu, dans la ville où les divinités se comptent par douzaines. On peut le voir comme un signe de la diversification religieuse que connait l’empire romain au IIIe siècle avec des cultes venus d’Orient, comme les adorateurs de Mithra qui propose un monothéisme ésotérique plus élaboré philosophiquement que le paganisme romain encore très imagé et moralisateur.

Avec Plotin, on semble retrouver l’idée de Socrate et de son daimon, celui qui le mena à la ciguë. Le Dieu du philosophe est celui qui plaça en l’Homme cet outil incroyable pour comprendre le monde qui l’entoure : l’Intelligence. La quête de Dieu, la quête d’une réunion avec Lui, passe donc nécessairement par l’usage de notre Intellect.

Beauté, Vérité et Arts

Ce que nous explique Plotin c’est que notre monde sensible est fait de Formes qui ont leur copie originale dans le monde des Idées. Or, l’Intellect dispose d’une idée préconçue, une sorte d’intuition des Formes qui sont présentées à notre Corps. Notre Intellect est le trait d’union entre le Sensible et l’Intelligible. Jusque-là, on croirait entendre Platon.

Cependant, Plotin va se distinguer de son maître à penser. Il va d’abord s’inspirer des Stoïciens et replacer l’importance de la Contemplation dans le fonctionnement de l’Esprit humain. Si Socrate voulait forcer les Hommes à se défier de la Nature afin de s’investir totalement dans la Réflexion, quitte à verser dans la Rhétorique –portée aux gémonies par l’Athénien pourtant !, Plotin rappelle que cette réalité sensible n’est qu’une image déformée et non difforme de la Vérité. L’Intellect est là comme un outil pour polir, dégrossir, le Réel afin de voir les Vraies Formes qui y sont cachées. La Renaissance, qui essaya de concilier des siècles de domination chrétienne sur les arts et sciences va fortement s’inspirer de Plotin. Alors que l’art était pour Platon une couche supplémentaire de mensonges rajoutée entre le Sensible et les Idées, le concept plotinien de travail sur les choses pour en révéler l’essence va fortement influencer les sculpteurs et peintres des XVe et XVIe siècles. L’art va s’envisager comme un moyen de découvrir la Beauté du vrai par le sensible, en utilisant l’Intellect humain capable de toutes les imaginations. Michel-Ange parlait de ses sculptures déjà présentes dans la pierre avant qu’elle soit taillée, il n’en était que l’accoucheur.

Platon ne jurait que par l’Intellect, certes, mais reconnaissait le rôle de la Beauté qui figure une intuition de la Vérité. Pour faire simple, l’expérience du Beau est une preuve que l’Esprit humain possède une idée inconsciente de ce que peut être le Vrai, l’Idée. Or, chez Platon, l’art est un travestissement de cette Beauté intuitive. Plotin, au contraire, considère que la Beauté est partout, dans la Nature comme dans les travaux de l’Homme.

 

Mouvements et Unité

Plotin explique qu’il existe un parcours entre l’unité absolue de l’intellect et la multiplicité des choses sensibles. Il y a un double mouvement. Un premier qui va du haut vers le bas et symbolise la production des Formes Réelles depuis l’Intelligible (Dieu). Et le deuxième, qui va être la tâche du philosophe, celui de partir du sensible afin d’accéder à la Vérité. Cette idée de mouvement n’est pas tout à fait en accord avec Platon qui voit les mondes sensibles et intelligibles comme deux entités séparées. Le philosophe sorti de la caverne voit le monde des Idées, mais il n’y a pas pour autant accès. Seule la connaissance lui est donnée, pas l’appartenance à un autre monde. Avec cette idée de mouvement (que l’on pourrait imputer à une influence aristotélicienne ?), le travail éthique de l’Homme en quête de Dieu peut trouver une forme de reconnaissance.

Il y a une sorte de mysticisme chez Plotin qui peut paraître contradictoire avec la mise en avant qu’il opère de l’intelligence. Ce penseur postule qu’il existe un Dieu qui n’a ni figure ni forme et qui se trouve au-delà de l’intelligible, de l’intellect. Sa position dans l’histoire du platonisme est donc paradoxale. Il va se servir du stoïcisme pour trouver une solution au rapport entre les images et la réalité véritable (sensible et intelligible).

L’Un est au-delà de l’être. Il est d’une autre façon. Il s’agit de sortir de cette difficulté qu’a rencontré Platon : le sensible est multiple et on essaie de lui donner une unité, chez Platon c’est l’intelligible qui lui donne son unité. Le problème que soulève Plotin, c’est que l’intellect est lui-même multiple. Il propose donc l’Un comme supériorité à l’Être et à l’Intellect.

Cependant, comment expliquer métaphysiquement que l’Un puisse créer toutes les Formes dans leur diversité ? On en revient à l’idée de double mouvement qui permet de comprendre cette Unité fondamentale. D’une part, l’Un est puissance de toutes choses, dont l’intellect qui contient plusieurs intelligibles, qui vont produire l’âme (le logon) qui va produire la matière (sensible). Le deuxième mouvement (d’ascension) relève du mode de vie : l’âme doit pratiquer un certain nombre de vertus, notamment civiques pour vivre en bonne entente avec ses concitoyens, vertus purificatrices (donner à son corps ce qu’il faut et pas plus), vertus contemplatrices (contemplation du sensible par l’intellect), vertu « mystique » (tension vers l’Un).

Dans cette philosophie du mouvement du multiple à l’Un (et de l’Un au multiple), il y a l’idée de circularité mais aussi de Désir. Parler de Désir, c’est prendre en compte la partie sensible de l’homme. Il y a dès lors deux désirs. Celui de l’homme qui guide ses aspirations naturelles (manger, se reproduire, aimer) et celui de l’Un et du Divin, qui va guider sa recherche de la sagesse.

Le but d’une âme chez Plotin c’est l’union avec l’Un. Mais nous avons une âme qui vit dans un corps et qui doit s’occuper de ses besoins corporels, et, dans le même temps, qui doit s’adonner aussi à une vie intellectuelle en la poussant tellement loin qu’elle disparait comme âme (principe d’animation), et qu’elle s’installe dans l’Intellect qui est universel et immobile.

 L’union de l’âme avec l’Un est médiée par l’intellect.

Le mysticisme chez Plotin est un processus à double détente : identification de l’âme avec l’intellect, et l’intellect qui s’identifie lui-même avec l’Un. L’Un est le principe de production, mais le processus de remontée est le Bien, animé par le Désir. On voit là la différence avec Platon pour qui  l’Eros était une force qui nous pousse vers le haut, pas un sentiment.

Cependant, dans la notion de Désir il y a une notion de manque. Y a-t-il un souvenir de l’Un dans l’âme ? Le platonisme et Plotin sont attachés à la notion de manque. Là où Plotin va plus loin, c’est que l’Intellect lui-même est en manque de l’Un, d’unité. Le sensible est un manque par rapport à l’intelligible, et l’intelligible est un manque par rapport à l’Un, et c’est le Désir qui permet de passer de l’intellect à l’Un.

 

Être philosophe

Dans l’antiquité, la philosophie n’était pas une activité académique. On choisissait d’être philosophe en rendant compte du monde mais aussi en vivant d’une certaine manière. On n’enseignait pas la philosophie, on était philosophe. La question est : à quoi sert une vie humaine ? Est-ce qu’elle sert à acquérir des honneurs ou à imposer sa volonté ? La réponse des philosophes antiques : une vie humaine ne vaut que par sa propre connaissance et le questionnement qu’elle se pose à elle-même.

Cette relecture de Platon par Plotin va réhabiliter un penseur qui avait été partiellement effacé par le Stoïcisme romain et la religion officielle polythéiste. Le poids du travail de ce penseur à multiples facettes culturelles va peser sur la pensée occidentale et notamment sur un penseur comme Saint-Augustin qui va tâcher de faire la synthèse entre ce néoplatonicisme et la pensée chrétienne en quête de fondement théologique solide face aux bouleversements politiques du Ve siècle.

 

Pour aller plus loin:

HADOT Pierre, Plotin ou la simplicité du regard, Ed. Folio. Une description accessible écrite par un grand spécialiste français des philosophies antiques gréco-romaines.

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