Petite histoire du Christianisme antique

Je souhaitais faire deux articles, un sur Plotin et un autre sur Saint-Augustin. Mais avant ça, je pensais qu’il était nécessaire de faire un petit point sur une religion qui a marqué l’histoire –et la philosophie, occidentales.

Comme chacun sait, cette religion nait avec un personnage –dont l’existence historique semble attestée : Jésus Christ et en particulier sa mort et sa soi-disant résurrection. Ces deux derniers événements semblent être le point de départ de l’expansion d’une nouvelle religion qui resta assez minoritaire en termes d’adeptes pendant plusieurs générations. Néanmoins, l’impact du Christ a été suffisant pour que dès les années 40 ap. sa naissance, les Romains utilisent dans les registres le terme de christii pour désigner les gens qui lui ont voué un culte. Et l’arrivée de cette religion a fait face dès les années 60 à une interdiction de la part de l’empire romain. Cet élément est loin d’être anodin car à l’époque le pouvoir romain appliquait une politique de tolérance religieuse pragmatique dans la mesure où Rome dominait un empire de près de 400 millions d’hommes  répartis sur trois continents et partageant assez peu de choses en commun. Pourtant, les références à l’interdiction du Christianisme comme secte sont fréquentes dès le IIe siècle et celle-ci sera rapidement suivie de persécutions qui s’étaleront jusqu’au milieu du IVe siècle.

Les raisons de l’acharnement du pouvoir romain contre les premiers chrétiens sont multiples et il ne faut surtout pas surestimer l’importance qu’a pu avoir la religion chrétienne dans l’histoire de l’empire, au moins jusqu’au milieu du IIIe siècle. Le Christianisme est longtemps resté une religion avec assez peu de fidèles, certes répartis dans de nombreuses cités mais ne semblant pas composer une communauté large et solide. La principale raison qui a motivé les persécutions fut l’intransigeance que manifestèrent les premiers chrétiens face au fait de renier leur culte. Une intransigeance qui, il faut bien le comprendre, paraissait absurde aux yeux des Romains. En effet, en bons polythéistes, les citoyens de Rome ne voyaient pas l’intérêt de ne croire qu’en un seul Dieu et ne comprenaientt pas comment le dieu chrétien ne pouvait pas intégrer le très large panthéon romain.

Si elles sont d’abord anecdotiques dans l’histoire de l’empire romain, ces persécutions vont cependant peser sur la manière dont le Christianisme va se construire à la fois socialement et philosophiquement. Au IIe et IIIe siècle, les débats à l’intérieur de la communauté chrétienne sur la question du martyr sont mouvementés. Les différents évêques, guidant chacun leur communauté (souvent à l’échelle d’une ville ou d’une région de l’empire romain) se sont disputés sur l’intérêt ou non de se faire trucider en public pour sa foi… Si certains voyaient cet acte de contrition ultime comme la plus haute preuve de leur croyance en Dieu, très vite, d’autres comprirent que c’était aussi le meilleur moyen pour le Christianisme de disparaître corps et âme. Ainsi, si le martyr a été vanté et encouragé de la fin du IIe à la fin du IIIe siècle, le clergé finit par se rendre à l’évidence que la pérennité du Christianisme devait aussi reposer sur sa capacité à convertir les élites romaines et, pourquoi pas, convertir l’empire.

Le tournant de l’histoire du Christianisme antique se produisit au début du IVe siècle. A cette époque, les persécutions se produisent à intervalles réguliers, poussant l’élite chrétienne (composée de notables et d’évêques) à se poser tout un tas de question : Doit-on réintégrer les lapsi (ceux qui ont préféré renier leur fois plutôt que perdre la vie) ? Faut-il continuer le bras de fer forcément inéquitable avec le pouvoir romain ? De son côté, l’empire vit des heures difficiles… L’unité politique n’est plus d’actualité depuis plus d’un siècle, et Rome va connaitre des périodes où il y a quasiment autant d’empereurs revendiqués que de joueurs de foot… La crise politique est permanente et les conflits ne sont plus aux marges de l’empire mais entre les Légions romaines elles-mêmes.

Nous sommes en 312 ap. J.-C. et Constantin s’apprête à affronter Maxence, empereur autoproclamé depuis 306, à Pont Milvius, dans le nord de l’Italie. Selon la tradition chrétienne, Constantin, pour lequel la victoire est incertaine, aurait eu une révélation. Dans un songe, il aurait vu le chrisme, constitué d’un P et d’un X superposés et entendu « In hoc signo uinces » (« sous ce signe tu vaincras »). Il marcha alors contre Maxence avec ce symbole sur ses étendards et finit victorieux. Il se convertit alors au Christianisme mais n’en fit pas la religion d’Etat de l’empire.

Deux théories historiques s’opposent pour expliquer cet événement. La première met l’accent uniquement sur le fait du prince et la décision personnelle de Constantin. D’autres historiens, majoritaires, voient dans cette conversion l’aboutissement d’un processus politique qui fait converger l’intérêt de l’empire avec celui de la « nouvelle » religion. Rome et sa puissance ne sont plus vraiment ce qu’elles étaient. Entre le commencement des Invasions barbares et les crises politiques à répétition, l’empire a un besoin vital d’unité.Or le polythéisme romain hérité des Grecs s’est petit à petit effrité notamment sous l’influence de différentes religions orientales plus versées dans une spiritualité dématérialisée (finis les dieux à visage humain) et le monothéisme (Zoroastriens, adorateurs de Mithra, Juifs et bien sûr les Chrétiens) et qui s’imposèrent parmi les élites de Rome, pour la plupart venues de Grèce ou d’Egypte.

De son côté le Christianisme cherche un nouveau souffle après trois siècles d’expansion modérée et contrariée par les persécutions. La conversion de Constantin apparait aussi comme l’aboutissement d’un choix tactique de l’élite chrétienne qui a entretenu un effort assez intense de lobbying auprès de l’aristocratie romaine et qui est parvenue à convertir un certains nombres de ses représentants –la mère de Constantin aurait été chrétienne.

Même si Constantin ne fait pas du Christianisme la religion officielle de l’empire, il se place néanmoins comme un arbitre dans un débat qui va menacer la nouvelle religion d’implosion. En effet, un théologien alexandrin, Arius, va se montrer très critique d’un des fondements du dogme chrétien, à savoir la Trinité. Selon lui, si l’on applique une lecture métaphysique stricte, Jésus ne peut pas être à la fois Fils de Dieu et Dieu lui-même comme l’enseigne les Pères de l’Eglise. Les deux arguments qu’il met en avant sont d’une part le caractère mortel de Jésus qui contredit l’immortalité évidente de Dieu et d’autre part l’impossibilité par Dieu (l’Un, l’omniprésent en dehors de l’espace et du temps) de s’enfanter lui-même. Afin de mettre fin à cette controverse théologique, l’empereur Constantin va convoquer en 325 le concile de Nicée. Il faut bien voir qu’au-delà de l’aspect purement métaphysique de la question, se joue également un épineux problème politique. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque et malgré la conversion spectaculaire de l’empereur, la majorité des citoyens romains restent attachés au paganisme et à son aréopage de dieux et déesses. C’est bien ce fait qui retint Constantin de faire du Christianisme la religion officielle. Dans ce contexte, les arguments du père Arius sonnent comme une piqûre de rappel des origines profondément monothéistes de la religion chrétienne.

C’est là que la décision du concile de Nicée va être extrêmement habile. En rejetant les arianistes comme hérétiques, elle postule le fait que la Trinité est un pilier fondamental du dogme chrétien. Or comment ne pas voir dans la dichotomie Dieu, Fils de Dieu et Saint-Esprit, une manière de camoufler sous un aspect pseudo-polythéiste la nouvelle religion de l’empereur ? Ce choix théologique est une des explications de la conversion extraordinaire d’une grande partie de l’empire au cours du IVe siècle. Par ailleurs, l’ambivalence du Christianisme perdurera jusqu’à nos jours avec la place extraordinaire accordée aux Saints et à la Vierge Marie. Et, c’est en grande partie ce choix d’un monothéisme ambigu qui provoqua au XVIe siècle le mouvement réformé et la naissance du protestantisme qui remet en question la nature divine du Christ et du dogme de l’Immaculée conception.

Il faudra donc attendre 380 ap. J.-C. et l’édit de Théodose Ier pour que le Christianisme devienne la religion officielle de l’empire. N’oublions pas que moins d’un siècle plus tard, en 476, Rome est définitivement soumise par les Goths de Théodoric. Finalement, Rome n’aura été chrétienne que peu de temps et pourtant, cette reconnaissance permettra au Christianisme de s’imposer durablement dans le paysage politique européen. La fameuse conversion de Clovis en 496 n’est autre qu’un moyen pour le roi mérovingien de récupérer la légitimité romaine (l’imperium) et pour l’évêque Rémi de poursuivre une politique basée sur la conversion des élites comme garantie de la sécurité des croyants.

Tous ces changements, on le voit bien, ont été des conséquences directes et indirectes de bouleversements historiques profonds. Et comme toujours, ces crises se sont également produites et matérialisées dans le domaine de la pensée. Plotin et Saint-Augustin vont incarner ce changement de paradigme du Christianisme qui va concilier une tradition juive monothéiste et orientale et une nécessité de se conformer aux grandes traditions gréco-romaines de ces populations qui se sont petit à petit ralliées à cette religion émergente.

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