Le Taoïsme ou la religion sans Dieu

Il est toujours étonnant de remarquer que ce que nous appelons « religions » dans la culture chinoise ressemble nettement plus à ce que nous appelons des « philosophies » dans la culture occidentale. Si cette caractéristique est frappante avec le Bouddhisme, elle l’est encore plus avec le Taoïsme.

 

On sait si peu de choses sur Lao-Tseu (ou Laozi), fondateur du Taoïsme, que même son existence historique est invérifiable. La seule référence un tant soit peu tangible que l’on ait sur ce penseur chinois du VIe siècle avant J.-C. est une parole de Confucius qui serait allé le consulter :

Quand je vois un homme, dit Confucius, se servir de sa pensée pour m’échapper comme l’oiseau qui vole, je dispose la mienne comme un arc armé de sa flèche pour le percer ; je ne manque jamais de l’atteindre et de me rendre maître de lui. […] Quant au dragon qui s’élève sur les nuages et vogue dans l’éther, je ne puis le poursuivre. Aujourd’hui j’ai vu Lao-tseu ; il est comme le dragon ! A sa voix, ma bouche est restée béante, et je n’ai pu la fermer ; ma langue est sortie à force de stupeur, et je n’ai pas eu la force de la retirer ; mon âme a été plongée dans le trouble, et elle n’a pu reprendre son premier calme.

Quoiqu’il en soit, l’enseignement de Laozi (« celui qui est né vieux », ou « vieux maitre » en chinois) nous est parvenu à travers un texte composé de courts aphorismes que je vais essayer de déchiffrer avec vous. N’étant pas sinologue, je me réfère à une traduction d’un spécialiste du Chinois du XIXe siècle, Stanislas Julien, qui traduisit ce Livre de la Voie et la Vertu.

J’ai fait deux choix dans la manière de vous présenter ce texte assez obscur. Le premier est celui d’essayer de faire résonner les enseignements du Tao avec des philosophies que je connais mieux et qui naquirent à peu près à la même époque mais en un autre point de la planète –en Grèce ancienne en l’occurrence. Le deuxième choix est celui de diviser mon analyse en trois parties. Une première, que j’appellerai « Philosophique » où je tâcherai de décrire quelle vision métaphysique Laozi nous propose. Une deuxième s’attachera à montrer que ces aphorismes font également référence à la « Politique » et à la bonne manière de gouverner. Enfin, une dernière partie, la plus importante aux yeux des Taoïstes est celle qui décrira quelle « Ethique » Laozi propose aux Hommes qui veulent s’engager sur la Voie de la Vertu (le Tao).

 

Philosophie

La première question que pose Laozi semble inhérente à toute réflexion philosophique depuis les présocratiques jusqu’au XXe siècle : quelle relation y a-t-il entre être et non-être ? Pour comprendre ce qu’est le Tao, il est nécessaire d’envisager le monde comme un tout qui a jailli d’une sorte de principe premier que l’on ne peut ni voir, ni entendre, ni sentir. Cet existant au-delà de nos capacités sensorielles est le Tao. Or, comment peut-il exister sans être perçu ? C’est là que les paroles de Laozi paraissent obscures.

Deux postulats métaphysiques peuvent être soutenus. Le premier, qui apparaît dans certains aphorismes, c’est que le Tao fait partie du non-être. Il est avant que tout soit né. Comme le principe premier Aristotélicien, il est le premier mouvement qui a lancé la création et lui a laissé sa place. On retrouve cette idée dans la mythologie grecque avec l’âge premier des Titans qui ont disparu pour laisser la place aux Dieux puis aux Hommes. De la même manière, dans la tradition hindouiste, parmi les trois dieux « majeurs » Brama, créateur du monde, disparaît lorsque celui-ci naît et ce sont les deux autres dieux qui assurent la perpétuation du mouvement originel, Shiva engendrant la destruction créatrice et Vishnu garant de l’ordre et du cycle de la Vie.

Il pourrait y avoir une deuxième manière de voir le Tao. Dans d’autres parties du Livre, Laozi nous dit que le Tao est confus, vague, profond, obscur. Cependant, il est porteur des images et des êtres. Il est finalement la Vérité elle-même. Plutôt que de parler de non-être, on pourrait ranger le Tao dans une dimension méta-physique, au-delà du sensible, dans laquelle naissent les êtres avant leur arrivée-au-monde. Il y a aussi l’idée que la Tao est l’Unité, qui se dégrade et se divise ensuite lorsqu’on analyse le monde sensible. Il y aurait ainsi des niveaux de réalités différents, idée que l’on pourrait rattacher à Platon et à son allégorie de la caverne. Le Tao correspondrait ainsi à ce monde des Idées, étrangers aux Hommes mais dans lequel se trouve la Vérité. Laozi nous dit d’ailleurs que le Tao est d’une simplicité parfaite, petit alors qu’il a dans son sein le Tout.

Cette Unité se matérialise dans le monde par la Pureté du Ciel, le Repos de la Terre, l’Intelligence divine présente dans les esprits humains et la plénitude de l’Eau au fond de la vallée. On voit donc se mêler ici des références philosophiques cosmologiques dans lesquelles l’ordonnancement des choses (Ciel, Terre, Hommes) répond à un ordre transcendant (celui du Tao). Mais aussi des références que l’on pourrait qualifier d’animistes (ou plus physicistes).  Autre parallèle remarquable, l’Eau est promue par le Taoïsme comme l’élément fondamental de lien entre les choses et leur essence, tout comme Thalès et d’autres présocratiques l’ont fait à la même époque mais en Asie mineure. Pour Héraclite, l’Eau était l’élément clef de la création du monde et des hommes.

Du Tao découle le Un. Du Un découle nécessairement le Deux car de toutes choses naissent leurs opposés :

« C’est pourquoi l’être et le non-être naissent l’un de l’autre.
Le difficile et le facile se produisent mutuellement. »

De la dichotomie naît alors le trois d’où naît tout le reste. La position à la fois terminale du processus de création et primordiale dans l’émergence des choses du Trois appelle à la réflexion quand on voit l’importance de ce chiffre dans la plupart des religions et des écoles de pensée, de la Trinité jusqu’à la Franc-Maçonnerie.

Sur le terme de Tao lui-même qui signifie la « Voie », Laozi nous met en garde en rappelant que ce nom est nécessairement impropre car ce qui n’est pas accessible à nos sens ne peut évidemment pas être nommé. C’est donc par convenance que Laozi donne ce titre au principe premier du Monde.

 

A la question de savoir ce qu’il y a au-delà de notre monde sensible, le Taoïsme ne répond pas un Dieu mais un principe, une Voie à suivre. Et cette idée, Laozi va la décliner en montrant quelles sont les conduites à suivre que ce soit en termes de bon gouvernement ou d’éthique individuelle.

 

Politique

On pourrait une fois de plus faire un parallèle entre Laozi et Platon, car dans le Livre de la Voie et de la Vertu, quand il est fait mention de politique, le « vieux maître » parle du Saint et de la manière dont il doit conduire « l’empire » ce qui rappelle le principe du roi-philosophe de La République.

Selon Laozi, la clef du bon gouvernement est le « non-agir ». On voit donc une fois de plus la négation comme essence des choses, après le non-être du Tao. Comment comprendre cette doctrine de la non-action ?

L’empire est vu comme un « vase divin » qu’il ne faut pas essayer de saisir car toute tentative pour s’en emparer est vouée à l’échec. Faut-il le remplir ? Non plus, il s’agit au contraire de laisser faire la nature et les Hommes car moins le gouvernement agit, plus la nature humaine dans ce qu’elle a de meilleur et de vertueux s’exprimera.

Les principes que doit s’appliquer le prince, s’il veut être un Saint, sont rechercher la Paix, fuir l’utilisation des armes le plus possible, tâcher de ne pas lutter en faisant preuve de souplesse même si celle-ci peut être assimilée à de la faiblesse. Il faut savoir se montrer soumis au peuple. Il faut lui transmettre le goût de la non-action afin que ses désirs et ses passions ne le déchirent pas. Il ne faut pas valoriser l’acquisition de choses difficiles car cela pousse les plus pauvres au vol et aux crimes.

« Le Saint ne cherche point à faire de grandes choses ; c’est pourquoi il peut en accomplir »

Le principe du non-agir est une forme de quiétude, de repos qui donne au gouvernant la capacité de faire confiance en son peuple :

« Celui qui n’a pas confiance dans les autres n’obtient pas leur confiance ».

Par ailleurs, il faut que les princes se méfient de la violence :

« Quoi qu’on fasse aux hommes, il rendent la pareille. »

De même, en période de guerre, il faut être magnanime (« L’homme vertueux frappe un coup décisif et s’arrête »). Ainsi « lorsque deux armées combattent à armes égales, c’est l’homme le plus compatissant qui remporte la victoire. »

On pourrait imaginer que ces réflexions sont trop bienveillantes pour influencer les gouvernants chinois. Et pourtant, au IIe siècle av. J.-C. l’empereur Wu des Han fait du Taoïsme la religion d’Etat.

 

La notion de non-agir ne s’applique pas seulement à la politique, elle est aussi la clef pour la conduite d’une vie vertueuse.

 

Ethique

Les règles d’éthique que propose Laozi peuvent être vues comme un résumé des différentes philosophies de la Grèce antique de Socrate à Épictète, en passant par Épicure ou autre Zénon.

L’Homme sur le chemin de la Vertu doit apprendre à se méfier de lui-même :

« Celui qui connait les hommes est prudent ;
Celui qui se connait lui-même est éclairé »

Prudence et connaissance de soi. Aristote et Socrate réunis en deux aphorismes. Aristote préconisait la prudence dans la recherche de la sagesse afin d’être toujours capable de remettre en question son savoir pour le faire avancer. Socrate engageait à tâcher de se connaitre soi-même avant d’envisager contre le monde et les autres.

Autre cible de Laozi, les désirs. C’est un thème récurrent dans la plupart des philosophies antiques que de voir les passions et les désirs du corps comme des obstacles sur le chemin de la paix de l’âme. Laozi ne fait pas exception. Moins l’Homme a de désirs, plus loin il ira dans le Tao. La modération est le premier soin de l’homme, on croirait entendre Epicure…

Il ne s’agit pas de prendre la grosse tête en pensant être un Saint. Il doit se méfier de la réputation. Dans la mythologie romaine, la déesse Renommée est un monstre aux cent bouches et cent yeux qui voit tout et dit tout. Elle était particulièrement crainte et respectée.

Laozi aurait été archiviste au palais royal et aurait décidé parce qu’il commençait à être trop connu (d’où la visite de Confucius d’ailleurs) et reconnu comme un sage de partir se retirer dans les montagnes. C’est là qu’il rencontra le Gardien de la passe, Yin Xi qui, impressionné par l’impétrant, lui demanda de rédiger ses enseignements. Ainsi naquit le Livre de la Voie et de la Vertu.

Laozi prône également la non-action dans la vie individuelle. Par le non-agir, je suis capable d’augmenter mes connaissances sur le monde et les autres et d’abaisser mes désirs et passions à un niveau où ils ne seront plus pour moi des obstacles sur la voie de la sagesse.

Quelles sont ces passions dont je dois me méfier ? Finalement, elles sont comme dans toutes les philosophies : le désir de posséder, le désir d’agir pour changer les choses, le désir de dominer, le désir de vivre dans la luxure et l’exacerbation des plaisirs charnels. Toutes ces choses m’éloignent du Tao.

« Celui qui agit échoue
Celui qui s’attache à une chose la perd. »

Parmi les choses que l’apprenti philosophe doit rechercher, il y en a trois primordiales. L’affection, que l’on pourrait traduire par la compassion ou l’empathie. C’est elle qui donne le courage, et qui pousse à agir le moins possible afin de montrer sa confiance en la nature humaine. Il y a un certain optimisme chez Laozi. Prôner le non-agir, c’est être confiant en la capacité des hommes à se bien conduire. D’autre part, cette valorisation de l’affection semble nuancer un peu l’ascétisme anti-désir d’autres passages du Livre. Je ne peux m’empêcher de penser à Spinoza et l’idée que l’Affect est une clef de la compréhension de soi et de notre capacité à modérer nos Passions.

Par ailleurs, l’économie renvoie encore à une notion partagée par de nombreux penseurs (mais aussi par de nombreuses religions). « Celui qui est économe est capable des plus grandes dépenses. » Enfin, comme toujours, l’humilité est la clef pour être pris en exemple par les autres. Celui qui est humble sera le plus écouté car les autres verront qu’il ne veut pas être le premier mais seulement montrer comme trouver le Tao et s’y engager.

« L’homme qui connait le Tao ne parle pas ;
Celui qui parle ne le connait pas. »

Plutôt que le mouvement perpétuel, Laozi appelle les hommes au calme et au repos :

« Le grave est la racine du léger
Le calme est le maître du mouvement. »

Il faut être capable d’ignorer ses vertus afin de toujours les accroître. Il faut apprendre à se suffire à soi-même si l’on ne veut pas se condamner au malheur. Et le désir d’acquérir et de posséder est certainement le plus sûr moyen d’être poursuivi par les calamités…

 

C’est donc une éthique ascétique que propose Laozi. Mais contrairement à certaines pensées du renoncement que l’on a pu expérimenter en Occident (notamment le Christianisme), on trouve dans le Taoïsme une confiance en la nature humaine et un optimisme sur la capacité des Hommes à se gouverner (en tant qu’individu et en tant que peuple) de manière juste et vertueuse.

Et si le non-agir était la clef du bon gouvernement afin de laisser s’exprimer la volonté du peuple ?

 

Bonne lecture !

 

Sources:
Livre de la Voie et de la Vertu, Lao-Tseu, Trad. de Stanislas JULIEN (se trouve en pdf sur l’Internet).

Petit traité d’histoire des religions, F. Lenoir, Plon

Cet article a été publié dans Philosophie antique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le Taoïsme ou la religion sans Dieu

  1. Elisabeth M dit :

    Très bon article… Il faut aussi lire le Tchouang-Tseu (dont l’existence est avérée) moins hermétique que le Tao-to-king.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s