Rousseau ou les marges des Lumières

Rousseau (1712-1778) est à la fois un penseur clef des Lumières qui sera consacré par la Révolution (la Convention décide en 1794 de son entrée au Panthéon) et un penseur en rupture avec la plupart des philosophes qui lui sont contemporains.

Si la pensée rousseauiste est clairement la fille de ce nouveau mouvement de conceptualisation du politique à partir de l’individu et de ses droits, Rousseau le prend à contre-pied en prenant une posture résolument holiste. Par holiste, il faut entendre le fait que certains penseurs préfèrent parler de la société comme un tout et non comme une addition de tous les individus qui la composent. Autrement dit, Rousseau va chercher à montrer que la quête d’un monde meilleur, d’une société meilleure, ne passe pas (seulement et nécessairement) par les aspirations individuelles des personnes qui la forment. Au contraire même, Rousseau a cherché à montrer que l’individu qui vit en société est nécessairement poussé vers des passions et des attitudes néfastes non seulement envers lui-même mais surtout envers le groupe.

La base philosophique de la réflexion rousseauiste est le fameux état de nature. Depuis Hobbes et le Léviathan, les philosophes ont pris l’habitude de chercher à expliquer le comportement des Hommes dans la société à la lumière d’un état de nature hypothétique, c’est-à-dire un état présocial. Dans son Discours sur l’origine et les fondements des inégalités entre les Hommes, premier texte qui résonne dans les cercles érudits de l’époque, Rousseau décrit un état de nature dans lequel les individus sont solitaires, ne rencontrant des congénères qu’à l’occasion de la reproduction ou du hasard. A ce moment-là, les individus sont mus par deux passions primitives : la pitié et l’amour de soi. La première est en fait la capacité qu’a un Homme à se projeter dans la souffrance d’un autre. On utilise d’ailleurs le terme de compassion qui vient du latin cum-patio autrement dit, souffrir-avec. Or cette capacité à se projeter dans l’autre souffrant nous fait souffrir justement parce que l’autre passion qui nous meut est l’amour de soi, qui suppose que l’on fuit la peine et qu’on recherche le plaisir.

Dans cet état de nature, les Hommes sont donc solitaires mais capables de passions qui les poussent à s’associer, notamment la pitié. On voit donc que Rousseau se reconnait comme un penseur de son temps pour deux raisons. La première est qu’il met au cœur de sa pensée les Passions. Ce qui est en adéquation avec la tendance initiée par Spinoza mais reprise par Hobbes, Locke, Voltaire, Diderot et d’autres, à ne pas rejeter de facto les émotions et les expériences sensibles comme a pu le faire Descartes. D’ailleurs, un courant philosophique nouveau verra le jour au XVIIIe siècle notamment sous l’influence des penseurs anglais (Locke, Hume) mais aussi dans le strict héritage de Francis Bacon (qui a vécu à cheval entre le XVI et le XVIIe mais qui semble faire l’objet d’un regain d’intérêt au siècle des Lumières) : l’empirisme. Ce-dernier part de deux principes : à la base de toute réflexion se trouve l’expérience sensible ; de plus, seule celle-ci peut nous donner une connaissance précise du monde qui nous entoure. Kant reprendra le premier de ces principes mais critiquera le deuxième (nous reviendrons sur ce penseur dans une fiche consacrée).

L’autre raison pour laquelle Rousseau est incontestablement un penseur des Lumières est sa méfiance à l’égard de la société et de ses lois naturelles. Selon lui, l’Homme pris dans le phénomène social et politique a une tendance naturelle à se pervertir. Les deux passions de l’état de nature sont alors un frein à la capacité des individus à vivre ensemble et surtout à tendre vers une société meilleure. Parce que c’est là que les Lumières sont véritablement révolutionnaires. Jusqu’au XVIIIe siècle, à quelques exceptions près, l’idée de transformer la société pour qu’elle soit meilleure était assez peu mise en avant. La philosophie se pensait avant tout comme une réflexion sur la nature des choses, pas sur ce qu’elles devraient être. Le siècle des Lumières a vu de nombreux philosophes s’impliquer dans la vie de la Cité pour en modifier le cours (du moins essayer). C’est à ce moment que Rousseau va incarner et dépasser les Lumières.

L’incarner car sa pensée philosophie va accoucher d’une idée (presque) neuve et que la Révolution française va essayer (avec plus ou moins de succès) d’appliquer : le contrat social. Rousseau explique que la société, qui pervertit l’Homme, est néanmoins inévitable. Les individus ne peuvent retrouver cette sorte de paradis perdu de l’état de nature. Ils doivent vivre ensemble et pour cela, Rousseau ne voit qu’une solution : que les intérêts particuliers s’effacent devant l’intérêt général, le bien commun.

Je disais que c’était une idée presque neuve pour deux raisons. La première c’est que des philosophes qui ont écrit peu de temps avant Rousseau avait déjà dessiné le cadre de cette idée de contrat social. Le Léviathan de Hobbes repose sur un contrat entre les individus d’une société dans laquelle chacun abandonne à l’État son pouvoir de nuire à ses congénères. De la même façon, Locke voit dans le gouvernement civil une forme d’acceptation par toute la société de confier le pouvoir à une élite qui va la tirer vers le haut en guidant ses passions et en éclairant son entendement.

Mais elle n’est pas neuve (je me plais à rappeler que nous confondons souvent ce qui est nouveau et ce qui est neuf, un objet que l’on voit pour la première fois est nouveau mais il peut très bien exister depuis un temps beaucoup plus long) pour une deuxième raison. On retrouve dans le Contrat social de Rousseau une aspiration ancienne, qui date de l’antiquité, à voir la société, la vie de la cité comme un Tout supérieur à juste la somme des individus qui y sont présents et qui y vivent. Autrement dit, et Aristote était fidèle à cette idée, le bonheur ou l’amélioration des conditions de vie dans une société donnée ne dépend pas (seulement) de l’amélioration des conditions de vie individuelles. La somme des individus et de leurs intérêts ne fait pas une société. Et c’est ce que réactualise Rousseau, en modernisant le concept sous le terme d’intérêt général. Ce-dernier n’est pas seulement supérieur aux intérêts particuliers, il les transcende. C’est-à-dire que la satisfaction de l’intérêt général est, pour Rousseau, la condition de la satisfaction des aspirations de chacun.

Au terme de ce raisonnement, on voit à la fois comment Rousseau est un précurseur fondamental d’une grande partie de notre tradition philosophique et politique depuis le XVIIIe siècle ; mais aussi comment ses idées peuvent être dangereuses. En effet, un certain nombre de penseurs se revendiquant du libéralisme (politique pas économique, j’espère avoir l’occasion de revenir sur cette dichotomie essentielle) a pu critiquer le rousseauisme parce qu’il légitime d’une certaine manière l’omnipotence du gouvernement à guider les aspirations du peuple.

On voit là pourquoi Rousseau est à la fois contributeur du siècle des Lumières et à la marge de ce mouvement philosophique. Selon lui, le bien commun passe par une forme d’abdication des libertés individuelles de chacun au profit d’une liberté politique précaire car circonstanciée aux besoins de l’intérêt général. Pour essayer d’être plus clair, la principale critique (largement anachronique) du rousseauisme est qu’il aurait annoncé la dérive de la démocratie vers le totalitarisme. Quand l’intérêt général, qui est globalement assez difficile à définir, devient l’argument ultime du politique, les individus se retrouvent dans une situation précaire face au pouvoir. On le voit encore tous les jours avec la question du terrorisme. Lorsque l’Etat agit, au nom de la démocratie et de la sécurité collective, dans ce domaine, les libertés n’ont plus vraiment de sens. Je ne veux pas parler d’actualité ici, mais regardez comment la NSA a supplanté la CIA depuis les attentats du 11-Septembre et vous verrez que la logique de protection contre le terrorisme peut se transformer assez rapidement en une parodie tragique du Big Brother orwélien.

Pour terminer sur Rousseau, le contrat social est certes une innovation politique et philosophique majeure car elle permet de penser le politique comme participation de tous à la chose publique (la res-publica ou République, en latin). Néanmoins, ce contrat est source d’un certain nombre de dangers surtout s’il est figé dans le temps et qu’il met l’intérêt général sur un piédestal sous lequel les intérêts particuliers et les libertés n’ont plus le droit de cité. Rousseau est à la fois un penseur nouveau et qui a influencé la modernité ; mais un penseur qui est en contradiction avec certains principes des Lumières qui pensaient avant tout à la Liberté plus qu’à l’égalité absolue de tous les citoyens face au pouvoir politique.

Conseils de lecture:

– Les Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les Hommes et Discours sur les sciences et les arts sont deux textes assez courts et faciles à lire que je vous conseille comme première approche.

– Rousseau n’a pas seulement apporté une contribution à l’histoire de la philosophie mais aussi à celle de la littérature. En effet, en écrivant son Emile ou De l’éducation, il inaugure une nouvelle tradition littéraire que certains appelleront sentimentaliste et qui est précurseur de l’époque romantique (XIXe siècle). Par ailleurs, ses Confessions sont un exercice autobiographique assez nouveau et révolutionnaire à l’époque, les philosophes ayant tendance à effacer leur personnalité derrière leur pensée.

– Pour aller plus loin, je conseille la lecture du Contrat social car elle vous permettra de mieux comprendre les logiques politiques qu’ont essayé de mettre en œuvre les révolutionnaires de 1789. D’autre part, Rousseau a été invité à rédiger deux constitutions de son vivant pour deux pays qui n’ont été indépendants que peu de temps au XVIIIe siècle: la Corse et la Pologne. Ces constitutions vont cependant servir de base à la rédaction des constitutions révolutionnaires en France et en Europe (après les conquêtes napoléoniennes, les fameuses « républiques sœurs »).

 

 

Bonnes lectures!

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2 commentaires pour Rousseau ou les marges des Lumières

  1. Ping : Introduction (rapide) au siècle des Lumières | Initiation à la philosophie

  2. Pol_K dit :

    Ce qu’il faut voir avec les Lumières, c’est aussi qu’elles combattent avec force l’idée que le mal est nécessaire du fait du péché originel. Avant les Lumières, si Dieu octroie aux hommes le libre-arbitre, cela les conduit nécessairement à faire le mal et on n’y peut rien. Avec les Lumières, l’existence du mal et de l’injustice deviennent des questions historiques, on peut les expliquer. Ainsi, la célèbre phrase de Rousseau « L’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt » est partagé par d’autres penseurs de l’époque, tels que Diderot qui écrit dans sa correspondance : « La nature ne nous a pas faits méchants, c’est la mauvaise éducation, le mauvais exemple, la mauvaise législation qui nous corrompent ». La conséquence de cette découverte, c’est la possibilité de la transformation sociale, que tentera la Révolution française

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