Nietzsche ou l’Homme déchaîné

Pour certains, il a été le précurseur de l’idéologie nazie, pour d’autres encore, il est l’incarnation du nihilisme. Pour beaucoup Nietzsche est mal compris, on en retient des phrases toutes faites comme « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » ou encore « Dieu est mort ». Pourtant, il est incontournable pour comprendre la modernité et notre monde contemporain. Contrairement à ce que beaucoup pensent, il n’était pas dans la négation (à part des grands systèmes philosophiques et religieux qui enchaînent les hommes et les femmes) mais dans la valorisation absolue de la vie et de la beauté de l’Homme comme un être doué d’une sensibilité et d’une raison faites pour être à l’épreuve des choses et du monde.

Ce penseur allemand du XIXe siècle (1844-1900) a cherché à révolutionner une philosophie occidentale qu’il jugeait moribonde, enferrée dans le cartésianisme, le socratisme et le christianisme moralisateur. La question de la morale est d’ailleurs au cœur de sa réflexion. Mais tâchons, si vous le voulez bien, d’identifier quels sont les concepts qui vont servir d’axes à sa philosophie « à coups de marteau ».

Nietzsche se tourne vers la philosophie pour deux raisons. La première relève de sa formation originelle. Il est avant tout un philologue, c’est-à-dire qu’il s’intéresse au sens des mots et au poids de leur étymologie et de leur utilisation sur l’évolution de la philosophie. En tant que tel, il est un précurseur du XXe siècle qui, de Saussure à Bourdieu, va voir éclore une réflexion passionnante sur la non-neutralité du langage. La langue dans ce qu’elle a d’abstrait, en ce qu’elle dépasse les différentes traditions linguistiques, nous apprend beaucoup de choses sur l’Homme, ses relations au monde et in fine au pouvoir.

Une grande partie de la force de Nietzsche va donc reposer sur l’importance qu’il va donner aux définitions et à l’évolution du sens des mots à travers l’histoire. Pour rappel, la deuxième moitié du XIXe siècle va voir émerger un intérêt grandissant pour les langues. Ce mouvement s’explique par l’intérêt que certains occidentaux vont porter aux langues parlées dans les colonies africaines ou asiatiques. L’enjeu est d’abord pratique : arriver à se comprendre. C’est ainsi que le Britannique Monier-William va rédiger le premier Dictionnaire Sanskrit-Anglais. Ce travail colossal de référencement de la langue parlée par les dirigeants de l’Inde bien avant l’arrivée des colonisateurs britanniques va permettre d’élaborer l’idée, confirmée depuis, que les langues européennes ont une origine sanskrite. C’est ce que l’on va appeler le caractère indo-européen des langues parlées sur notre continent.

Ces découvertes vont alimenter l’intuition qu’il est possible de retracer l’évolution des langues comme Darwin l’a fait avec les espèces. Nietzsche va utiliser cette idée pour montrer que certains mots que nous utilisons tous les jours sont fortement connotés historiquement et culturellement, notamment la dichotomie Bien-Mal. Nous y reviendrons.

L’autre événement qui a amené Nietzsche à la philosophie est la lecture de Schopenhauer, l’un des plus grands dépressifs du XIXe siècle (parmi une foultitude d’autres, je vous l’accorde). Ce penseur allemand (1788-1860) a écrit en 1819 un ouvrage de philosophie passionnant : Le Monde comme volonté et comme représentation. Dans celui-ci, Schopenhauer met en avant une idée profondément régressive de la capacité de l’homme à vouloir. La Volonté est envisagée comme une force qui dépasse notre expérience individuelle. En ce sens, notre capacité à percevoir le monde de manière adéquate dépend de la faculté à abandonner notre volonté individuelle, limitée et inutile.

Cette négation de la volonté individuelle est vécue par Nietzsche comme une négation de la Vie elle-même. En tant que critique de l’idéalisme, il va vouloir toute sa vie montrer que l’accomplissement intellectuel, philosophique, de l’Homme ne passe pas par une négation de son individualité au nom d’un principe transcendant (cosmique, déiste ou autre) mais par un travail sur soi. Si pour Schopenhauer notre expérience individuelle n’est qu’une fraction de la volonté universelle, et donc une limite à notre capacité à se Représenter le monde de façon adéquate, pour Nietzsche, il n’y a rien de plus dangereux car cette existence nous est donnée comme seule expérience possible du monde.

Notre condition est certes limitée mais c’est la plus vaste et incroyable qu’il nous sera donné de vivre.

Plutôt que de vous perdre dans une tentative (forcément insuffisante car, comme il l’avouait lui-même, ses réflexions ont évolué tout au long de ses écrits ; il fait partie de ces philosophes qui ne prétendaient pas établir un système mais proposait une méthode, une éthique individuelle à portée universelle) de résumer toute la pensée nietzschéenne, je vais tâcher ici de vous faire pénétrer sa philosophie par un angle qu’il a travaillé à travers toute son œuvre : la question de la morale.

Dans deux ouvrages incontournables (La Généalogie de la morale et Par-delà le bien et le mal), Nietzsche va déconstruire (ou démolir) un des piliers de la civilisation judéo-chrétienne. Il va montrer que la définition de ce qui est Bien ou Mal relève avant tout des influences conjoncturelles de l’histoire des hommes et ne repose pas sur une définition transcendantale. Pour revenir aux fondements de la philosophie nietzschéenne, il est important de rappeler que ce penseur va faire de Socrate et du Christianisme les deux plus grands ennemis de la Liberté. Dans la Naissance de la tragédie, Nietzsche va tâcher de montrer que Socrate et Platon se sont rendus coupables d’une déformation de la pensée et  de la tradition grecques de leur époque. En se fondant sur les mythes et les données que les historiens ont rassemblé sur le mode de vie des Athéniens, Thébains et  autres Lacédémoniens des VIe, Ve et IVe siècle av. J.-C. Nietzsche va montrer que l’effort de conceptualisation fait par le socratisme va à l’encontre de la tradition grecque de l’époque basée sur une relation plus immanente à la vie, à la nature et à la liberté.

Ce mot de liberté qui a façonné notre modernité philosophique et politique, Nietzsche va nous remémorer son origine étymologique. Du latin Liber, il était le nom romain du demi-dieu Bacchus ou Dionysos. Voici son histoire contée par Ovide dans les Métamorphoses.

Sémélé, simple mortelle, a été séduite par Jupiter ayant pris la forme d’un taureau. Junon alors au courant de cette tromperie et que sa rivale porte un enfant de son divin époux tient ce discours à Sémélé, cachée sous les traits d’une modeste servante :

« Je souhaite, dit-elle, que ce soit bien Jupiter ; je crains tout ; combien de mortels ont, sous le nom des dieux, pénétré, dans de chastes couches ! Au reste, il ne suffit pas qu’il soit Jupiter ; il faut encore qu’il te donne un gage de son amour ; si c’est véritablement lui, exige que la grandeur et la gloire dont il est environné, quand la hautaine Junon le reçoit sur son sein, se manifestent aussi quand il te presse dans ses bras ; qu’il commence par revêtir l’appareil de sa puissance. »

Sémélé va alors trouver Jupiter et lui demande d’apparaître sous sa vraie forme, celle de l’orage et des éclairs. Le dieu ne peut lui refuser cette faveur même s’il sait que cela coûtera la vie de sa concubine. Il se soumet donc à sa volonté et tue involontairement Sémélé, alors enceinte. Jupiter arrache le fœtus imparfait du ventre de la défunte et le greffe dans sa cuisse (oui, d’où l’expression). Lorsque sa gestation est terminée, celui qui est né deux fois (Dio-deux nysos-né en grec ancien) sera élevé par des nymphes. Il deviendra Liber, un demi-dieu ayant le rang divin car ayant été nourri de mets célestes. La mythologie le décrit comme un personnage vengeur, colérique, semant le désordre (orgies, bacchanales ou beuveries) sur son chemin.

Pour Nietzsche, Liber incarne plus la pensée antique que ne le fait le socratisme empreint d’abstraction et critique des mythes et traditions grecs. Il perçoit dans la pensée grecque une dialectique tragique entre le dieu de la débauche et de la liberté Dionysos et le dieu du Soleil Apollon, incarnant la Beauté et la Force. Cette dialectique est d’après lui perdue avec la volonté socratique de définir une nouvelle tradition (philosophique) faite d’une suspicion de la vie, de la liberté de l’homme et de son existence sensible.

Cette initiative va être poursuivie par le Christianisme qui va faire disparaître tout horizon libre pour l’Homme en l’enfermant dans la rédemption du péché originel. Nietzsche instaure une relation entre le mythe de la caverne, qui rend les hommes responsables de leur propre ignorance et la négation du corps par la mythologie judéo-chrétienne qui veut que l’Humanité ait perdu son paradis le jour où elle a décidé (à son insu) de savoir la différence entre le Bien et le Mal.  Pour Nietzsche, les Grecs étaient déjà conscients de la tragédie de la vie humaine mais la matérialisaient par la concurrence entre la Liberté (destructrice) et la Beauté (régulatrice). Socrate a changé le paradigme en intercalant un degré supplémentaire entre l’Homme et le Monde, tout comme le Christianisme.

Nietzsche promeut donc une relation directe, sans intermédiaire, entre les Hommes, leur conscience et le Monde qui les entoure. Ce que ne proposent ni Socrate (qui se veut accoucheur), ni le Christianisme (avec ces pasteurs et ces prêtres, fanatiques de l’ascétisme, concept nihiliste par excellence pour Nietzsche).

Cette idée de faire revivre ce que les Grecs avaient de tragique va se matérialiser dans la critique de la Morale. L’exemple de la tradition grecque est une nouvelle fois éclairant. Lorsqu’on lit les Métamorphoses, on se rend bien compte qu’il n’y a pas de dimension moraliste dans les histoires sur les dieux, les demi-dieux et les hommes et femmes qui ont eu le malheur (ou le bonheur, mais ce fut plus rare) de croiser leur chemin. Ces mythes et légendes sont pleins d’histoires de tromperies, de meurtres d’innocents, de vengeances. Il n’y a qu’à voir le mensonge que sort Junon, une déesse, à la pauvre Sémélé ! D’ailleurs, certains commentateurs voient dans cet ouvrage une volonté d’Ovide de montrer que les dieux gréco-romains ne sont pas les dépositaires d’attitudes exemplaires, mais bien plutôt des illustrations divines des comportements humains. Contrairement au Dieu des Juifs et des Chrétiens, les dieux païens n’ont pas vocation à servir d’exemple de vertu ou de sagesse. Ils se comportent comme des hommes ou des femmes ordinaires, voire même pires qu’eux car ils disposent de pouvoirs surnaturels dévastateurs.

Selon Nietzsche, la morale est donc une construction historique qui dépend des modes et des époques. Ce qui est Mal au IVe siècle av. J.-C. ne l’est pas nécessairement au XVIIIe siècle ap. J.-C. Pour prendre un exemple de notre histoire, lorsqu’on relit les lois saliques (un ensemble de lois créées à la seconde moitié du Ve siècle ap. J.-C. par les nobles Francs avant la chute de l’empire romain afin d’encadrer un minimum une société franco-gallo-romaine en plein turnover démographique et ethnique) on découvre que certains crimes sont plus sévèrement châtiés que d’autres. Ainsi était-il plus grave, car plus attentatoire à la sécurité de la communauté, de trancher les doigts de la main permettant de tirer à l’arc que de violer une femme (un crime néanmoins condamné car il portait préjudice à la famille de la victime, surtout si celle-ci était vierge). On voit donc que la définition de ce qui est Mal ou Bien dépend de quelles sont les attentes de la société vis-à-vis de chacun de ses membres.

Ce que Nietzsche critique avant tout c’est la volonté des moralistes de faire reposer la définition du Bien et du Mal sur des préceptes soi-disant universels, établissant une relation transcendantale, qui dépasse l’homme, entre ce qu’il est et ce qu’il doit faire. Cette tension que l’on retrouve encore chez Kant, même si elle est fondée sur un raisonnement qui se veut inattaquable.

C’est par cette dimension profondément novatrice de la Morale que Nietzsche va se rapprocher de Spinoza. Comme nous l’avons vu, le penseur hollandais tentait justement de montrer que les règles éthiques que tout homme ou femme se fixe doit être la conséquence d’un examen approfondi de ses passions.

Conseils de lecture :

La lecture de Nietzsche est agréable à condition de ne pas chercher des réponses mais des questions.

Pour commencer :

            – Le crépuscule des idoles : un bon moyen de se familiariser rapidement avec les concepts clefs qu’utilise Nietzsche dans le reste de ses ouvrages.

            – La Généalogie de la morale : facile à lire car construit sur la méthode de la dissertation argumentée, ce livre permet d’approfondir ma seconde partie sur la Morale et sa critique.

                   – Afin d’en savoir plus sur la vie de Nietzsche, je vous conseille sa biographie écrite par Stephan Zweig. C’est bien écrit, concis et brillant.

Pour approfondir :

            – Ainsi parlait Zarathoustra : certainement un chef-d’œuvre de la philosophie occidentale que ce soit dans le fond et sur la forme. Demande cependant une certaine familiarité avec les concepts clés de Nietzsche.

            – Le Gai savoir : un ensemble de textes, poèmes, aphorismes, se lit très bien occasionnellement. Le style et les idées sont brillants.

            – Tout le reste…

Bonnes lectures !

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4 commentaires pour Nietzsche ou l’Homme déchaîné

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