Spinoza, une philosophie de la Joie !

Il est toujours difficile de s’attaquer à un auteur que l’on apprécie autant. La crainte de ne pas arriver à rendre une image fidèle de sa pensée par de simples lignes sur un écran est normale. Baruch Spinoza, il faut en passer par là, est un penseur Hollandais, ayant vécu sa vie entière dans les Provinces-Unies (aujourd’hui Pays-Bas). Né à Amsterdam en 1632, sa famille est originaire du Portugal. De confession judaïque, les aïeux de Spinoza ont fui la rechristianisation qui sévissait dans la péninsule ibérique à la fin de la Reconquista –notamment sous l’épée d’Isabelle la Catholique (1451-1504).

Élevé dans la communauté juive d’Amsterdam, Spinoza est repéré par son enseignant rabbin qui l’incite à pousser ses études des Textes sacrés et de la grammaire hébraïque. Cependant, la mort prématurée de son père, alors qu’il n’a que 22 ans, le conduit à reprendre l’entreprise familiale. Mais brutalement, et la plupart des biographes ont du mal à faire la lumière sur cet épisode, deux ans après la mort de son père, Spinoza est exclu par un herem de la communauté juive d’Amsterdam. C’est non seulement un acte religieux synonyme d’excommunication chez les chrétiens par exemple, mais aussi la création d’un paria. Spinoza devra déménager, se trouver une nouvelle profession (en l’occurrence, fabricant de lentilles pour lunettes, un métier particulièrement méticuleux) et ne plus jamais espérer pouvoir compter sur la communauté. L’histoire dit même qu’un extrémiste aurait cherché à le poignarder, Spinoza en aurait gardé la toge percée toute sa vie.

Comment expliquer une telle mesure contre Spinoza ? En fait, assez facilement. Ce penseur est certainement le meilleur démonstrateur de la non-existence du Dieu des religions. Il ne contestera jamais l’existence de Dieu, au contraire, tout le sens de sa recherche philosophique est tourné vers sa découverte. Sauf que le Dieu dont parle Spinoza n’est pas dans une relation transcendante. Autrement dit, il n’y pas de relation subordonnée entre un Créateur et une Créature, en l’occurrence l’Homme. Dieu est, et est en toute chose. Toute la Nature, la Matière, même l’Intelligence, fait partie d’un grand Tout qui répond à certaines lois et qui a tous les attributs de Dieu. Spinoza rappelle que ce qui est infini n’est pas notre faculté de raisonnement ; mais bien le Monde qui nous entoure.

On voit là l’impertinence de Spinoza qui prend à la fois les philosophes et les théologiens à contre-pied. A l’inverse de Descartes qui passera au travers de la Censure vaticane, avec bien des contorsions, le Hollandais a été longtemps méprisé par la tradition philosophique occidentale, ses ouvrages étant tous mis à l’Index. Au XVIIIe siècle, à titre d’exemple, dans les cercles de penseurs, l’insulte de spinoziste était un synonyme d’hérétique. L’ouvrage majeur de Spinoza, l’Éthique qui ne sera imprimé qu’après sa mort en 1670, sera interdit de circulation par l’Église jusqu’aux révolutions du XIXe siècle. On voit, comme pour Aristote, que les courants intellectuels dominants sont capables d’assourdir certaines pensées mais jamais de les faire complètement disparaître.

Nietzsche est un grand admirateur de Spinoza. Ce-dernier incarne pour lui l’acte intellectuel suprême pour le philosophe qui est d’avouer sa propre impuissance à tout connaitre, tout savoir. Rappelons-nous de Descartes qui fonde sa démonstration sur le fait que la Matière est finie tandis que la Pensée est infinie.

Deus sive Natura

Spinoza explique que Dieu est composé d’une multitude de facettes, d’attributs. Parmi ceux-ci, il se trouve que l’humain en perçoit deux, à savoir l’Étendu (la Matière) et l’Intellect (la Pensée). Mais cette perception ne nous prouve que deux choses. Déjà, qu’il doit nécessairement exister une infinité d’autres attributs que l’on ne peut pas percevoir car un tout infini ne peut être composé de deux parties finies. D’autre part, le fait que Matière et Pensée soient les deux seuls attributs de Dieu que l’on peut étudier et qui interagissent en nous, doit nous rendre capable d’en saisir toutes les nuances et pas de choisir l’un contre l’autre.

Et là Spinoza va marquer d’une pierre blanche la philosophie en pensant la réconciliation entre la Raison et les Passions. Dans la lignée de Descartes, la manière d’opposer l’irrationnel des désirs, passions, affections qui prennent les tripes plus que la tête ; et ce qui relève du rationnel, de l’ordonné, du juste donc, a perduré et perdure encore aujourd’hui. Pourtant, rien de tel n’est vrai. Depuis déjà quelques décennies les neuroscientifiques démontrent (et démontent) les liens complexes qui unissent dans un individu ce qui semble relever de sa volonté rationnelle et ce qui relève de ses désirs (plus ou moins refoulés), d’automatismes (synonyme d’habitude ou d’asservissement), de comportements antisociaux (ou jugés comme tel). La Raison ne peut être opposée aux Passions. Selon Spinoza, les passions ne sont pas des ennemis de la raison. Sans les passions, nous serions certainement plus mauvais que nous ne sommes (cf. Isaac Asimov et la tradition de science fiction qui montre les Robots hyper rationalisés comme les pires ennemis de l’Humanité). Les sentiments excitent parfois mais tempèrent souvent. S’il faut une chose, c’est bien les comprendre, les cerner et chercher à en faire ressortir le meilleur.

Or, le meilleur pour Spinoza, c’est la Joie. Selon lui, les affects (ces fameuses passions) doivent être soumis à deux questions essentielles : est-ce que ce que je ressens augmente ou affaibli ma puissance à agir ? Est-ce que ce que je ressens me limite dans ma volonté naturelle à persévérer dans mon être ? Ces deux termes de « puissance à agir » et « persévérer dans son être » peuvent paraitre abscons. Ils viennent d’une fine analyse de la psychologie humaine par Spinoza. Essayons de la suivre à notre tour.

L’Homme fait partie de la Nature. En vertu de ce fait essentiel, il est un être vivant. En tant que tel, il ne peut tendre vers qu’un unique objectif (comme tous les animaux) : préserver son espèce en se préservant lui comme individu. Dans la nature profonde de l’homme, celle qui influence et fait resurgir la part de bestialité en l’homme par les sentiments, il est inscrit ce principe de la vie de persévérer dans son existence en vue de préserver cette vie qui a eu tant de difficultés à s’imposer face à l’inertie de la matière. Cette tension de la vie vers sa perpétuelle perpétuation (désolé) se manifeste dans le corps de l’homme par sa puissance d’agir, c’est-à-dire sa capacité à avoir une prise sur les événements qui l’assaillent. Spinoza en vient alors à la conclusion que la satisfaction de ce besoin de liberté élémentaire provoque des affects positifs tendus vers la Joie. Tandis que lorsque cette tension naturelle est contrariée, les sentiments de l’homme le conduisent à la tristesse.

Cette typologie peut paraître simpliste mais en l’utilisant au cas par cas, le philosophe peut trouver sa voie. Ainsi, le sentiment de colère, de rage, qui conduit à la haine, même si il parait être une manifestation de la puissance d’un individu imposée à un autre est en fait une preuve que la personne en colère ne peut être que triste en son âme. En effet, si je hais quelqu’un c’est que je lui accorde une place dans ma vie qui provoque une limitation de ma capacité à m’épanouir et donc à persévérer dans mon être. Donc la colère et la haine sont bien des affects de la tristesse et non de la joie.

Comment lire Spinoza

Il est toujours difficile d’aborder de front des penseurs aussi complets et complexes. Spinoza était sincèrement persuadé d’avoir dévoilé une part de Vérité avec son Éthique. A tel point qu’il avait demandé à son éditeur que son ouvrage soit publié sans nom d’auteur (ce que celui-ci ne respectera pas). Pourquoi pensait-il avoir découvert une part de la Vérité ? La modestie était pourtant l’un de ses principaux traits de caractère d’après ses biographes. En fait, il pense avoir raison car il a créé un système philosophique complexe, parfaitement justifié d’un point de vue logique et humain. Ses observations sur la Nature et la nature humaine sont difficiles à contredire, notamment parce que tout son raisonnement est exposé dans son ouvrage majeur sous forme mathématique. Mais ce n’est pas la perfection du raisonnement et des intuitions de Spinoza qui en font un grand philosophe. C’est surtout le fait qu’il ait pris conscience que notre Raison n’est pas omnipotente. Notre Raison, qui était depuis les Grecs la raison de notre croyance en la supériorité de l’homme, une supériorité quasi-divine, est reléguée par Spinoza au même rang que la Matière. Et qu’est notre raison à part la manifestation d’une facette de notre cerveau ?

Il n’y a pas d’échappatoire à la Nature, au monde tel qu’il nous apparaît tous les jours. Spinoza nous dit « tant mieux ». Comment connaitre la sagesse, la joie et la béatitude, si l’on croit que notre Raison, qui a été incapable pendant des siècles de voir que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse, peut tous nous sauver ? Notre salut est en Dieu, certes, mais à partir du moment où nous avons conscience que Dieu est en tout ce qui nous entoure. Plus j’en apprends sur ce monde complexe, infini, dans lequel je me meus poussé par des sentiments et des idées contradictoires, plus je me rapproche de Dieu, donc du Bien suprême : la connaissance. Attention cependant à ne pas céder au « délire d’exhaustivité », de vouloir tout savoir. Ce qui compte c’est d’en apprendre le plus possible sur notre nature profonde afin de mener au mieux notre vie, dans la Joie et la bonne humeur.

 

En termes de conseil de lecture, je vous propose de commencer par deux textes que l’on trouve en plus facilement et gratuitement sur Internet :
Traité des Trois imposteurs : un texte non signé, il y a un débat sur l’auteur mais beaucoup sont d’accords pour reconnaître l’empreinte de Spinoza. Alors soit ce texte, d’une violence intellectuelle brillante contre les trois monothéismes, est bien de lui, soit c’est celui d’un excellent élève. D’un autre côté, il est tout à fait possible que Spinoza l’ait écrit mais non signé, rappelez-vous les problèmes qu’il avait déjà avec la tradition judéo-chrétienne…

– Le Court traité : authentiquement Spinoza, un résumé abordable de l’Éthique histoire de se familiariser avec les concepts spinozistes avant de faire le grand saut.

Quelques conseils si vous souhaitez vous lancer dans la lecture de l’Éthique (l’incontournable), et j’espère que vous vous lancerez. Tout d’abord n’ayez pas peur de la construction. Les Définitions et les Axiomes sont importants, les Propositions aussi, vous pouvez parfois vous passer de certaines Démonstrations et des Scolie. En revanche, avant de vous jeter dans le grand bain, je vous conseille de vous munir d’une bouée de secours : Spinoza, Philosophie pratique de Gilles Deleuze. Ce livre est un plaisir à lire et contient un dictionnaire des termes spinozistes tout à fait précieux…

Bonnes lectures !

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