Thomas d’Aquin : le savoir pluriel

Après avoir vu comment la redécouverte d’Aristote a impacté la pensée islamique et judaïque, il est désormais temps de voir comment le Christianisme va encaisser et digérer l’influence aristotélicienne. Et c’est (Saint) Thomas d’Aquin (1224/5-1274), un moine dominicain, qui va permettre la synthèse, que l’on a vu s’opérer avec Averroès et Maïmonide, entre savoir philosophique et savoir révélé.

Repartons, une fois de plus, du contexte historique de l’époque. Thomas d’Aquin nait dans le sud de l’Italie, d’une famille noble, en 1224/25. Il sera, comme beaucoup de penseurs, un voyageur puisqu’il étudia et enseigna la théologie et la philosophie à Paris et en Italie. Il est contemporain de la création de la Sorbonne par l’évêque Robert de Sorbon en 1253. Le milieu lettré et universitaire de l’époque est évidemment dominé par des théologiens venus des ordres séculiers (clergé, avec la hiérarchie qui part du pape jusqu’au curé) et des ordres réguliers (notamment les ordres monastiques, ils sont nombreux à l’époque, les principaux étant les dominicains et franciscains).

L’arrivée dans les bibliothèques des nouvelles traductions d’Aristote venues d’Espagne notamment crée un vif débat chez les théologiens qui ont du mal à voir dans le savoir aristotélicien une adéquation avec le savoir révélé par la Bible. La manière qu’a eu le fondateur du Lycée de placer les sciences au cœur de la connaissance du monde et de Dieu (comme premier moteur) compromet la pensée chrétienne de l’époque qui veut que les voix du Seigneur soient impénétrables et que la vocation de l’homme n’est pas de connaitre comment fonctionne le monde mais plutôt ce que Dieu attend de nous pour que l’on accède au Paradis.

Il faut cependant insister sur le fait que cette vision moraliste de la vie humaine, qui a prévalu durant les dix premiers siècles de domination chrétienne a commencé à s’effriter à partir de l’An Mil. En effet, depuis Saint-Augustin (Ve siècle), le Christianisme et le dogme imposé par l’Eglise ont développé l’idée que notre vie terrestre n’est qu’un sas de transition entre une naissance marquée au sceau du Péché originel et la mort qui donne l’accès au Paradis. D’ailleurs, l’idée d’un Enfer, alternative macabre réservée aux pécheurs, date de cette époque où l’Eglise catholique utilisait surtout le peur comme gage de conversion, de pénitence (et de dons de la part des fidèles, il fallait bien financer les cathédrales !).

Sans m’étendre sur toutes les conditions historiques qui virent arriver la pensée de Saint-Thomas avec soulagement, il s’agit aussi de réaliser que l’Europe de l’époque arrive à l’apogée du féodalisme. Ce mode de gouvernement consiste en une parcellisation de tous les grands ensembles de populations en seigneuries et autres baronnies locales qui se livraient entre elles des guerres privées à répétition et destructrices de richesses. Le pape Grégoire VII à la fin du XIe siècle va incarner un début de modernité politique en combattant, à l’intérieur de l’Eglise, la corruption et en s’octroyant un pouvoir législatif absolu. Les royautés moribondes de l’époque vont s’inspirer de son exemple pour former progressivement ce qui deviendra l’Europe des Etats.

Revenons à Saint-Thomas d’Aquin. Théologien brillant, il s’intéresse à Aristote et cherche, comme l’a fait Averroès avec l’Islam, à voir comment intégrer cet auteur fascinant à la pensée chrétienne. Il va surtout reprendre l’idée de typologie des sciences. Pour Aristote, les mathématiques, la physique et la métaphysique sont différentes manières d’accéder au savoir. Contrairement à Platon qui plaçait les mathématiques comme clef de voûte de tous les savoirs car elles sont l’incarnation de la dialectique (rappelons-nous que la devise « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre » était inscrite au frontispice de l’Académie) ; Aristote va procéder à une hiérarchisation. Il part des mathématiques qui sont une abstraction intellectuelle, pour aller vers la physique qui est l’étude de ce qui est mobile et changeant dans le monde. Enfin, la métaphysique qui est le questionnement sur ce qui est au-delà des choses sensibles, de la Nature (méta, au-delà, –phusis, Nature) ce qui relève de l’éternité et de l’immuabilité (le Premier moteur, c’est-à-dire Dieu).

La reprise de cette typologie par Thomas d’Aquin lui permet de réhabiliter les savoirs scientifiques tout en les plaçant en-deçà du savoir métaphysique qui va être, selon lui, théologique. En fait, Thomas d’Aquin, comme Averroès (même s’il s’en défendra), décide de l’importance de la philosophie dans la recherche de la connaissance à condition qu’elle soit toujours subordonnée à la parole Révélée.

Pour faire simple, car je ne suis pas un expert de Saint-Thomas d’Aquin mais je cherche juste à vous en donner un aperçu. Il utilise Aristote pour monter une échelle de la Foi. La première étape, le premier échelon, est la connaissance du monde et de l’homme. Cette démarche passe nécessairement par la physique, les mathématiques et la science de manière générale. Ces disciplines permettent au croyant de se faire une idée de notre environnement matériel la plus précise possible, donc de connaitre au mieux la Création.

Ensuite vient le temps de la philosophie (ou métaphysique) qui utilise le et les savoirs précédemment acquis pour en tirer un enseignement qui dépasse la nature matérielle du monde et de l’homme. La philosophie sert dès lors de dénominateur commun à un savoir nécessairement pluriel et éclaté. Elle occupe donc un rôle conséquent dans la recherche de Dieu et de la Vérité.

Vient donc la dernière étape qui est la croyance elle-même, qui s’appuie alors sur le savoir qu’il soit scientifique ou philosophique. On voit avec cette échelle que Thomas d’Aquin opère le même rapprochement entre les savoirs que Maïmonide et Averroès avant lui. La redécouverte d’Aristote est donc envisagée par les lettrés théologiens du Bas-Moyen âge comme une possibilité de concilier les connaissances, qu’elles viennent du monde profane comme du monde religieux. Cette nouvelle définition de la foi permet de replacer la philosophie au cœur des démarches intellectuelles de l’Homme à un moment où celui-ci commence à douter de l’existence d’une vie après la mort. Le point commun entre les monothéismes apparait donc dans une volonté de conciliation entre les penseurs au profit de la connaissance de Dieu. Cette révolution aristotélicienne annonce la modernité, qu’elle soit philosophique ou politique…

En termes de conseil de lecture, j’avoue que la lecture de Saint Thomas d’Aquin est complexe. Un ouvrage abordable néanmoins : Contre Averroès.

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