Retour d’Aristote, deuxième étape : Maïmonide, aimer c’est savoir !

Toujours en terres al-Andalus…

Avant de s’intéresser à cet auteur, nous allons commencer par parler d’un autre penseur Juif qui l’influença : Yehuda Halévi. Né en 1075 à Tolède, toujours au temps où l’Espagne était musulmane, il est connu pour sa poésie et ses ouvrages philosophiques. Dans l’un d’eux appelé le Kuzari, il cherche à défendre le Judaïsme contre les autres monothéismes et la philosophie. Il imagine une conversation entre d’un côté un roi d’Europe centrale et de l’autre, un rabbin, un prêtre, un imam et un philosophe. Ce qui est intéressant c’est la manière dont est présenté le Dieu du philosophe. Ce-dernier décrit une divinité apathique et immuable, indifférente au sort des hommes et inaccessible à ses prières. Cette description se rapproche étonnamment de celle d’Aristote du Premier moteur de l’univers. Pour le penseur grec, il y avait une séparation radicale entre le monde des hommes et le monde supra-lunaire (un monde parfait et immuable, par opposition au monde sub-lunaire, terrestre, imparfait et corruptible par l’action des hommes) dans lequel se trouve la Cause de toutes choses, en l’occurrence Dieu.

La méthode qu’utilise Halévi pour défendre le Judaïsme est tout à fait originale pour l’époque, et aurait été interdite dans l’Europe chrétienne et moyenâgeuse. Se placer du point de vue des autres, pour combattre leurs arguments demande non seulement une certaine ouverture d’esprit mais surtout une connaissance précise de ses contradicteurs. Il n’empêche qu’Halévi, après avoir laissé le philosophe essayer de convaincre le Roi, va montrer que le Judaïsme est le plus propice au bon gouvernement en opposant la figure d’un Dieu concerné par l’expérience humaine, face au Dieu indifférent du philosophe aristotélicien.

Maïmonide : le Judaïsme philosophique

Cette présentation d’Halévi me permet d’aborder un autre auteur Juif, Moïse Maïmonide (1138-1204). Lui aussi a vécu en Espagne à l’époque où la péninsule était encore dominée par l’Islam. Il va lui aussi montrer une connaissance approfondie de la pensée aristotélicienne mais plutôt que l’utiliser pour défendre la position du Judaïsme, il va se poser la question de la conciliation entre la philosophie et la religion.

Il faut une fois de plus se replacer dans le contexte de l’époque. En al-Andalus, La philosophie permet aux Juifs, mais aussi aux Chrétiens et aux musulmans, de partager des outils rationnels et intellectuels permettant de mieux comprendre les Lois de chacun. Ces instruments intellectuels vont également être utilisés par chacun afin de défendre ses positions théologiques et de justice sociale. Il est intéressant de remarquer que c’est justement à cette époque, considérée comme profondément obscurantiste, que va s’opérer dans le Judaïsme, sous l’influence de Maïmonide, une mutation de la croyance vers le savoir :

« L’ignorant ne peut être véritablement pieux » Traité des Pères

Dans son Livre sur la connaissance, Maïmonide va jusqu’à établir un rapport de proportion entre l’amour que l’on porte à Dieu et la connaissance qu’on en a. Cette idée est d’une certaine manière révolutionnaire car elle oblige le croyant à concevoir Dieu, à se faire, comme dira plus tard Spinoza, une « idée adéquate » de la divinité.

Il est tout à fait fascinant de voir que ce rapprochement entre la philosophie et la religion initié par un penseur Juif au XIIe siècle va mettre si longtemps à éclore en Occident et va être l’objet de nombreuses controverses au sein de l’Eglise catholique pendant encore des siècles.

Par ailleurs, cette nouvelle manière d’envisager la foi comme savoir est intimement liée à la redécouverte de la pensée aristotélicienne. En effet, Aristote propose une réflexion qui pousse à se questionner sur la nature de Dieu et son rapport au monde et à l’homme. Or, pour Aristote, Dieu est la Cause de tout, la cause première (prima causa), ainsi il est accessible par l’Intellect même s’il reste inaccessible sensiblement car étant « au-delà des astres ». Néanmoins, il « suffit » de remonter la chaîne des causes-conséquences, pour l’atteindre intellectuellement.

Et c’est cette idée que reprend Maïmonide en ajoutant que les Écritures permettent d’accélérer ce mouvement de l’intelligence vers le Logos, vers Dieu. Il rajoute, et c’est profondément spinoziste avant l’heure, que l’amour que l’on porte pour Dieu n’a pas d’autre finalité que lui-même. Autrement dit, comme l’expliquait le philosophe aristotélicien d’Halévi, il n’y a pas d’intérêt autre que le savoir à s’intéresser au monde supra-lunaire.

Quand on lit certains extraits des textes de Maïmonide on se demande comment il n’a pu être un contemporain de Spinoza. Juste pour rappel, Spinoza (1632-1677) est un penseur Juif du XVIIe siècle qui a vécu en Hollande même s’il descendait d’une famille juive du Portugal. On se rapproche donc géographiquement de Maïmonide. Ce-dernier est passionnant parce qu’il explique que la Bible doit être lue au-delà des images et des allégories mais qu’il faut donc que l’esprit humain soit préparé à cette méta-lecture (lecture au-delà du sens commun du texte). L’intelligence humaine doit être entraînée si elle veut se faire une juste connaissance de Dieu et donc se rapprocher intellectuellement et spirituellement de lui.

C’est ce lien entre l’intelligence et le spirituel qui est tout à fait passionnant et qui peut être porté au crédit d’Aristote. Le penseur grec a cherché à rendre plus rigoureuse la philosophie de son époque en utilisant des typologies et surtout les sciences, notamment mathématiques (cf. Organon). Et c’est justement cette démarche qui lui vaudra d’autant peser sur les débats philosophiques à partir du Xe-XIe siècle et de sa redécouverte en Espagne musulmane. Aristote permet de concilier plusieurs champs du savoir (religion, philosophie, science) et c’est en ce sens que les penseurs lui découvrent une vocation de renouveau philosophique après des siècles de domination platonicienne, stoïcienne puis chrétienne.

D’Averroès jusqu’à Spinoza, il va influencer le rapprochement entre d’une part les grands monothéismes, réputés pour leur obscurantisme, et d’autre part l’intelligence humaine qui cherche à tout comprendre et tout expliquer, même Dieu !

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3 commentaires pour Retour d’Aristote, deuxième étape : Maïmonide, aimer c’est savoir !

  1. lenonce dit :

    Les Juifs croient en Dieu de façon bien différente des chrétiens et de leur « foi du charbonnier ».
    Au rabbin qui lui enseigne la Torah, Annah Harendt, qui a 15 ans, lance: « eh bien moi, je ne crois pas en Dieu! ». Et le rabbin de lui répondre avec un petit sourire: « Mais personne ne te le demande… »

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