Retour d’Aristote, épisode premier : Averroès et les Lumières islamiques

J’expliquais précédemment comment la pensée aristotélicienne avait été perdue pendant de nombreux siècles. Cela ne veut pas dire qu’elle ait complètement disparu, et nous verrons dans un article à venir sur Plotin que ses écrits -ou du moins des références à ceux-ci- persistent durant l’époque romaine.

Pour autant, la véritable redécouverte d’Aristote vint de l’Espagne islamique au XIe siècle avec un auteur qui incarnera à lui seul ce que certains appellent les Lumières islamiques. L’empire musulman émerge au VIIe siècle et domine en l’espace de cent-cinquante ans un territoire qui va du nord de l’Inde jusqu’aux Pyrénées. Alors que le monde chrétien s’enfonce dans les « ténèbres » du Moyen-âge, le monde arabo-musulman connait son âge d’or.

A peine le Maghreb soumis, les troupes musulmanes décident d’envahir l’Espagne alors en crise sociale et économique au début du VIIIe siècle. Cette conquête est rapide et l’expansion vers la France n’est stoppée que par l’intervention de Charles Martel à Poitiers en 732. L’al-Andalus restera musulmane jusqu’au XIIIe siècle, époque à laquelle la Reconquista chrétienne prend possession de tout le pays, excepté le royaume de Grenade au sud qui perdurera jusqu’en 1492, année de sa chute et de la fin de la reconquête.

Souvent la mixité culturelle, ethnique ou religieuse est un terreau favorable à l’émergence de pensées nouvelles et fondatrices. Ce fût le cas en Espagne à cette époque, morceau original d’un point de vue culturel de l’empire musulman, qui vit naître celui qui fût appelé le plus grand philosophe arabe : Ibn Rushd ou Averroès (1126-1198).

Il faut réaliser qu’après la chute de l’empire romain, les foyers de lettrés se sont déplacés de l’Occident vers l’Orient (où ils avaient leurs habitudes, soit dit en passant). Il se trouve que la plupart des penseurs de langue grecque étaient installés soit en Grèce soit en Egypte. Alexandrie possédait sous les Romains, l’une des bibliothèques les plus riches qu’ait connu l’Humanité à l’époque. Celle-ci disparaît malheureusement au VIIe siècle avec l’avancée musulmane. De nombreux textes ne sont pour autant pas perdus, et ceux d’Aristote semblent avoir voyagé jusqu’en Espagne qui va compter à partir du XIe siècle un grand nombre de savants, qu’ils soient Juifs, chrétiens convertis (renégats) ou musulmans.

Averroès naît en 1126, il descend d’une grande famille de juristes de Cordoue. Il suit les traces de son père et grand-père et devient cadi, juriste à la Cour. Mais il s’intéresse aux lettres et à la médecine, du corps et de l’âme.

Cordoue est alors la capitale de l’Espagne musulmane, appelée al-Andalus. La ville connait une véritable renaissance sous l’influence islamique et sous l’impulsion de la cour Omeyyade puis Almohade. Averroès fût impliqué dans la vie de la Cité. Descendant de juristes, il revêtit cette fonction auprès du pouvoir toute sa vie. Cela signifiait qu’il devait se faire le garant de l’application de la Loi divine (révélée dans le Coran, la Charia) dans la vie du royaume. Et pourtant, malgré cette charge politico-religieuse, il put s’adonner à sa passion, la philosophie.

Le but d’Averroès a été de concilier les trois siècles de pensées arabo-musulmanes avec la longue tradition gréco-latine.

C’est dans cette perspective qu’il va se pencher sur Platon et surtout sur Aristote, dont il semble avoir en sa possession les écrits (peu répandus ou peu lus en occident jusqu’à la Renaissance). S’il reste, au travers de son oeuvre, un théologien, il s’efforcera de montrer que philosophie et religion ne sont pas des adversaires. La philosophie, notamment lorsqu’elle est démonstrative comme celle que propose Aristote, permet de répondre à un certain nombre de questions, dans le domaine scientifique par exemple. La connaissance révélée, sacrée, est toujours justifiée pour ce qui relève du destin de l’homme, de la vie après la mort et de ses obligations morales.

Cependant, cette tentative de conciliation entre philosophie, donc savoir séculier (déf. « qui vit dans le siècle », tout ce qui relève du pouvoir temporel face au pouvoir spirituel), et religion, savoir révélé, est inédite dans l’histoire du monde arabe, et même dans l’histoire de la pensée. Et Averroès va la pousser au-delà d’une simple entente cordiale en partageant des compétences. Il va ouvrir un nouveau champ du possible à la philosophie qui s’était, depuis l’émergence du Christianisme, trouvée reléguée au même rang qu’une croyance païenne impropre à la connaissance de Dieu. Car c’est là qu’Averroès va faire preuve d’originalité et va annoncer une postérité inestimable !

La proposition d’Averroès est la suivante :

Si la philosophie est nécessaire au progrès de l’Humanité, de par ses capacités démonstratives et logiques, elle est, donc, au service de la connaissance de Dieu.

Pour comprendre cette idée, il faut revenir à Aristote et à la manière dont Averroès va l’utiliser. Aristote propose, à l’inverse de Platon, une philosophie fondée sur la démonstration et la typologie. Il s’inscrit dans une démarche à la fois naturaliste et métaphysique, appliquant le principe de démonstration par les causes premières à tout ce qui dépasse la Nature (méta-phusis, ce qui est au-delà de la Phusis, nature).

C’est l’idée de Cause première, en l’assimilant à l’idée de Dieu, que va reprendre Averroès. Il va alors montrer que le texte révélé, le Coran, est un prétexte parfait à l’analyse rationnelle. La Révélation elle-même ne saurait se passer d’une interprétation rigoureuse à la lumière de la Raison. En utilisant les outils démonstratifs que propose Aristote, Averroès explique que la vraie connaissance de Dieu passe nécessairement par une démarche hautement philosophique. La parole révélée ne peut être accueillie telle quelle, surtout par les élites musulmanes. Celles-ci se doivent d’analyser, d’interpréter en fonction de leur Raison et non de leurs passions, les images que Dieu propose à l’homme. C’est par cette capacité interprétative et donc logique que les croyants accéderont au bien ultime : la juste connaissance de Dieu et de sa volonté.

C’est cette dernière idée, cette tension que l’on trouve chez Averroès vers la connaissance de Dieu qui va vivre au travers de nombreux auteurs après lui, notamment avec le concept « d’idée adéquate de Dieu » (voir Spinoza), transposition de la proposition aristotélicienne de connaitre la « cause première de toute chose », le « premier moteur » de l’être.

Ainsi en faisant une synthèse entre Aristote et Islam, Averroès initie un rapprochement inédit entre la religion et la philosophie. Si l’idée selon laquelle Averroès est le seul responsable de la redécouverte d’Aristote en Europe est contestée, ce qui l’est moins c’est le fait qu’en réussissant à concilier foi religieuse et savoir philosophique, il a permis à l’Occident chrétien de s’ouvrir à nouveau à la philosophie, notamment non platonicienne. Suite à des siècles de domination platonicienne, Averroès relance la pensée aristotélicienne qui s’inscrit dans une démarche démonstrative et scientifique moins propice aux épanchements mystiques que le néoplatonisme (longtemps dominant grâce à des penseurs tels que Plotin ou Saint-Augustin).

Cette première étape initiée par un penseur musulman et juriste montre bien que le Moyen âge fut surtout une réalité occidentale et chrétienne. La seconde étape avec le penseur juif Maïmonide ne fait que le confirmer…

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