Bouddha : philosophie ou religion, histoire ou croyance

J’expliquais dans un autre article, ou sur une autre page, que je ne suis pas expert en cultures et philosophies orientales. Je suis néanmoins en mesure de voir dans le bouddhisme une philosophie (ou une religion, le débat reste ouvert) tout à fait passionnante notamment parce qu’elle a émergé à peu près à la même époque que la philosophie occidentale, c’est-à-dire au VI e siècle av. J.-C. Peu d’historiens arrivent à expliquer ce qui a bien pu se produire à cette époque pour qu’à travers l’hémisphère nord : les Grecs se soient mis à élaborer des théories sur la Nature et à conceptualiser le réel (présocratiques puis Platon, Aristote, etc.) ; les Chinois découvrent dans l’ordre des étoiles une source de stabilité politique (Confucius, 551-479 av. J.-C.) et dans l’anarchie terrestre une source de joie cosmique (Lao-Tseu, « dieu » du Taoïsme) ; et les Indiens voient arriver sur leurs routes et dans leurs villages un penseur itinérant qui remet en cause un système de castes reposant sur l’Hindouisme. C’est justement de ce-dernier qu’il va être question ici.

Bouddha est avant tout un maître à penser dont le message sera fidèlement porté par ses disciples et successeurs. Deux particularités imposent la prudence sur le qualificatif de « religion » à propos du bouddhisme. Déjà, Bouddha lui-même ne s’est jamais prétendu autre chose qu’un homme, et tout son enseignement ne repose pas sur une parole venue d’un être extérieur. Il y a donc une immanence radicale dans la pensée de Bouddha. Ce fils d’une grande famille noble du Nord de l’Inde, de son vrai nom Siddhârta, décide de consacrer sa vie au voyage, à la réflexion et surtout à l’enseignement de ses disciples (les bhikkhus). Néanmoins, fort est de constater que le bouddhisme dans la manière dont il est vécu par les peuples du Nord de l’Inde et du reste de l’Asie est fait de prière, de rituel, d’idolâtrerie, d’offrandes, etc. Toutes ces choses qui font penser à une certaine transcendance entre un monde profane et un monde mystique et mystérieux.

Sa première leçon est de ne pas considérer que la découverte de la Vérité soit l’objectif ultime d’une vie de sagesse. Au contraire, celui qui commence par admettre qu’il ne parviendra jamais à dire « Ceci est la Vérité » est déjà sur la bonne voie. Le but du bouddhisme n’est pas dans la satisfaction intellectuelle de pouvoir répondre à toutes les questions (idée que l’on retrouve dans de nombreux écrits occidentaux). L’enseignement de Bouddha est semblable à un radeau qui nous permettrait de traverser une rivière dangereuse et de nous réfugier sur l’autre rive, celle qui est proche du Nirvana. Mais en aucun cas, quand j’y parviendrais, je ne devrais garder mon radeau sur le dos. Cela n’aurait pas de sens. Bouddha enseigne une méthode vers la sagesse qui doit disparaître à partir du moment où celle-ci est à portée de main. Ce que l’on appelle le délire d’exhaustivité (c’est-à-dire la volonté irrépressible de tout savoir sur tout) n’a pas sa place dans le bouddhisme car il conduit nécessairement à plus de souffrance.

Cette idée étant posée, Bouddha va enseigner quatre Nobles Vérités qui vont aiguiller l’apprenti-sage. La première d’entre elles n’a pas de traduction juste, c’est le Dukkha. Ce terme signifie littéralement la Souffrance. Un préjugé persistant à propos du bouddhisme voudrait que cette philosophie nous parle de notre vie terrestre comme une vie de souffrance et de désespoir perpétuels. Il n’y a rien de plus faux. Certes, l’homme qui ne cherche pas la voie de la sagesse vit dans la souffrance, l’incertitude et le mal-être, mais il y a une dimension beaucoup plus large et philosophique à cette Première Noble Vérité qui peut être résumée comme suit : « tout ce qui est impermanent est dukkha ». Il faut bien comprendre que le but du bouddhisme n’est pas le bonheur mais bien l’absence de dukkha, car Bouddha ne nie pas le bonheur, il nous interpelle sur son caractère impermanent, aléatoire et sa finitude. Ce qui prouve que dukkha n’est pas seulement la souffrance, c’est que cette Noble Vérité se manifeste au travers de Cinq Agrégats qui représentent les cinq composantes de l’individu (Matière, Sensations, Perceptions, Formations Mentales, Conscience). Il faut bien comprendre, mais on le voit à la manière dont l’homme est divisé, qu’il n’y a pas d’opposition entre la matière et l’esprit comme d’autres philosophies, notamment occidentales ont pu le faire. Le bouddhisme postule que le corps d’un « individu » est composé d’une manière qui lui permet d’interagir avec le monde comme un tout. Autrement dit, la Conscience ne peut être sans la Matière, ou les Sensations sans les Perceptions.

Une attitude triste est contradiction avec le bouddhisme. La joie fait partie des Sept Facteurs d’éveil qui permettent de comprendre la Vérité et de combattre Dukkha.

Première leçon donc face à dukkha : ne pas être ni irrité, ni impatient vis-à-vis des souffrances dues à notre impermanence.

La Seconde Noble Vérité concerne l’apparition de Dukkha. Or Bouddha explique que la source de la souffrance est la Soif qui est liée à la sensation et qui donne à l’homme cette insatiabilité source de peur et d’insatisfaction fondamentale. Cette soif, source de toutes les souffrances du monde peut être traduite par « désir égoïste ». Elle est l’incarnation de notre volonté de satisfaire toutes nos envies dès qu’elles apparaissent. Analysons une phrase essentielle de l’enseignement du Bouddha :

« Tout ce qui a la nature de l’apparition, tout cela a la nature de la cessation »

Ce qu’elle nous apprend c’est que la source de Dukkha, qui est donc la Soif, n’est pas détachée de sa conséquence. En fait, à la base de l’une et de l’autre se trouve l’éternelle question (bouddhiste, mais pas seulement !) de la finitude de l’homme. C’est parce qu’il a conscience de son impermanence qu’il est à la fois en proie à ce que les philosophes occidentaux appellent les Passions (d’un point de vue péjoratif) mais aussi qu’il est capable de s’élever dans la « volition mentale » c’est-à-dire qu’il est poussé à réfléchir sur sa condition au sein des Choses, de la Nature.

La volonté comme le désir n’est pas mauvais ou bon en soi. Comme nous le verrons c’est une idée qui n’émergera (ou ré-émergera) dans la pensée occidentale qu’à partir de Spinoza, et en grande partie à cause de la construction moraliste qu’a imposé le Christianisme. Ce que ressent l’homme peut être jugé bon ou mauvais en fonction de ce que ces émotions lui apportent en termes de joie ou de tristesse. Il ne faut donc pas penser le concept de Karma en fonction d’un système de punition/récompense, ou sur le modèle d’une justice cosmique (ou divine). Il n’y a rien de tout ça chez Bouddha. En fait la théorie karmique repose sur le fait que pour les bouddhistes, une bonne action peut avoir des effets au-delà de la mort de celui qui l’a faite.

Qu’est-ce que la mort pour Bouddha ? Vu que la volonté, le désir d’exister, de vivre sont des forces qui transcendent l’individu lui-même, elles ne peuvent cesser d’exister lorsque le corps meurt. Ce n’est pas l’âme (qui n’est pas en propre comme nous l’avons vu) qui survit à notre mort mais l’ensemble des volitions qui ont mu notre âme pendant notre existence. D’où l’importance du karma qui est en fait la manière dont nous avons utilisé ces forces qui sont en nous de notre naissance à notre mort, mais qui sont aussi en toutes choses vivantes. Il y a une sorte de continuité dans l’Existence du monde qui s’incarne et se désincarne sans rupture en nous tous.

Deuxième leçon : La Soif qui est la source de Dukkha est aussi la source de notre relation au monde car elle oriente notre Karma. Or c’est en se détachant de ce désir insatiable que l’homme mettra fin au cycle de sa réincarnation (désindividualisée bien entendu) et atteindra le Nirvana.

La Troisième Noble Vérité concerne la Cessation de Dukkha ou Nirvana (Nibbana). Comme dit précédemment, l’atteindre revient à éteindre la Soif. Comme l’explique Walpola Rahula, il est impossible de décrire dans des termes humains (dans une langue) ce qu’est le Nirvana. La seule chose que l’on sait est qu’il n’est ni positif, ni négatif, que c’est une sorte d’ataraxie totale de l’Être qui par la compréhension du monde et de soi a dépassé le « déterminisme » dépersonnalisé de la réincarnation. Il faut préciser que le Nirvana n’est pas une conséquence de la cessation de la Soif et de Dukkha. Il est au-delà du cercle cause-effet. Il est la VERITE ULTIME (pour faire simple). Et à la différence de nombreuses croyances religieuses, le Nirvana peut être connu et compris (et non atteint) du vivant de celui qui suit le Sentier.

Troisième leçon : le Nirvana est la Vérité ultime qui est au bout du sentier de celui qui suit l’enseignement du Bouddha. Il n’y a pas de lien indissoluble entre Nirvana et Mort. Au contraire, toute la question du Nirvana a trait à la Vie dans ce qu’elle a d’immuable et d’immanent. Le Nirvana doit être réalisé par « les sages en eux-mêmes ».

La question restante est donc celle de la voie à suivre pour découvrir cette Vérité Absolue. Elle s’appelle le « Sentier du Milieu » parce qu’elle est fuite des extrêmes : d’un côté la recherche effrénée du bonheur par la satisfaction des sens ; de l’autre le bonheur par la mortification et l’apathie. Ce Sentier a aussi le nom de Sentier octuple car, par l’expérience !, Bouddha a expérimenté les deux extrémités dans la recherche de son bonheur en est revenu avec huit préceptes à suivre :

– Compréhension juste
– Pensée juste
– Parole juste
– Action juste
– Moyens d’existence juste
– Effort juste
– Attention juste
– Concentration juste

Il n’y a pas d’ordres dans ces facteurs du « bonheur ». Il s’agit par ces préceptes qui sont à chercher simultanément d’atteindre trois objectifs que sont la Conduite éthique, la Discipline mentale et la Sagesse, naturellement. Les deux choses à développer chez celui qui veut connaitre le Nirvana est la compassion et la sagesse. La première est une qualité affective indispensable pour limiter sa souffrance par l’empêchement de celle des autres. La seconde est une qualité intellectuelle indispensable à la compréhension du Monde et donc à l’apprentissage de la Vérité. Il est notamment important de ne pas se défendre de sa position de disciple mais au contraire de toujours considérer le maître comme celui qui apporte la lumière à l’apprenti-sage.

Dernière leçon, le Sentier passe par un certain nombre d’exercices que sont l’apprentissage, la méditation sur les Cinq Empêchements, la réflexion sur la Vie, la discussion sur la société et sur les limitations de l’homme. Il ne faut en aucun cas s’enfermer dans une démarche, ce qui caractérise le chemin vers la Vérité chez Bouddha est la multiplicité et l’ouverture au monde et aux autres, mais avec une ferme conviction éthique.

On voit donc que le bouddhisme nourrit à la fois une doctrine de l’accomplissement individuel dans l’ordre de la Vie à l’image de certains courants grecs tels que le stoïcisme ou l’épicurisme. Mais sa principale originalité repose sur deux fondements profondément paradoxaux au regard de l’évolution de la pensée humaine depuis des millénaires maintenant. Tout d’abord, Bouddha nie l’individualité de l’âme, ce qui est en contradiction avec la pensée occidentale de Saint-Paul à Descartes, et même au-delà. Par ailleurs, il part du principe que la Vérité ne peut être connue telle quelle.

Le cheminement vers le Nirvana est périlleux et demande une éthique et une discipline de chaque instant. Mais contrairement à la plupart des présupposés sur le bouddhisme, il n’y a pas de morbidité ou de rejet de la joie humaine, bien au contraire. Comme Spinoza bien des siècles plus tard, Bouddha enseigne à trouver un juste milieu entre ses passions qui permet à la Raison de faire son travail de recherche de la Vérité dans la joie, la compassion et la sagesse.

Source principale : L’enseignement du Bouddha, d’après les textes les plus anciens, Walpola Rahula, Ed. Seuil, 1961

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