Carpe diem !

Si cette expression n’est pas d’Épicure (341-270 av. J.-C.) lui-même mais extraite d’un poème d’Horace (Odes), elle a servi de leitmotiv contemporain de sa philosophie. De nos jours, par un effet de déformation, certaines personnes éprises (sincèrement, souvent) d’épicurisme nous envoient du Carpe diem à tout va. Or, elles en donnent la plupart du temps une définition erronée, à savoir « Profitons du jour présent ». Ce n’est, d’une part, pas fidèle à la traduction originelle du vers horacien qui signifie: « Cueille le jour présent (sans te soucier du lendemain) ». D’autre part, cette traduction, qui fait penser à de l’hédonisme, fait oublier la vocation épicurienne d’un tel moto.

Certes Épicure est un farouche défenseur de la recherche du plaisir et de l’absence de douleur. En revanche, il est très clair sur le fait que le bonheur n’est pas une satisfaction de tous les plaisirs mais bien une attitude hautement philosophique. Il résume sa pensée autour de quatre conseils, telles quatre vertus cardinales qui doivent guider notre vie :

– Les dieux ne sont pas à craindre
– La mort n’est pas à craindre
– Le bonheur est accessible (par la philosophie)
– Faire disparaître toutes formes de douleur est également possible

Ces règles permettent de voir en quoi Épicure fut un personnage original dans l’histoire de la philosophie athénienne post-Platon. Prenons-les dans l’ordre.

1. Les dieux ne sont pas à craindre

Il faut bien entendu se replacer dans le contexte de l’époque. Dans l’Athènes du IVe siècle avant J.-C. il est impensable de penser que les dieux n’existent pas. Rappelons-nous que ce fut l’accusation qui fît condamner Socrate en 399. Mais ce n’est justement pas ce que dit Épicure. Il n’enseigne pas à ne pas croire en leur existence :

« Commence par te persuader qu’un dieu est un vivant immortel et bienheureux, te conformant en cela à la notion commune qui en est tracée en nous. » (Lettre à Ménécée)

Il s’agit bien de les penser en-dehors de l’opinion commune qui en fait les responsables de tous les maux et de toutes les bonnes choses qui arrivent aux hommes. Pour Épicure, les dieux ne sont pas à craindre car s’ils existent, ils ne peuvent être impliqués dans nos vies car ils sont immortels et bienheureux, quel intérêt dès lors de venir perturber (en bien ou en mal) la vie des hommes ? Cette notion, profondément moderne quand on voit son écho auprès d’un Spinoza ou même d’un Kant, est d’une sagesse incroyable au regard de l’époque à laquelle Épicure pensait. Cependant, ce fut une pensée beaucoup plus acceptable pour les Grecs et surtout pour les Romains. Car, comme pour le stoïcisme, l’épicurisme trouva de grands défenseurs à Rome quelques siècles plus tard, notamment grâce à Lucrèce (qui écrivit un brillant De Rerum Natura, nous y reviendrons).

2. La mort n’est pas à craindre

Après avoir convenu que les dieux ne sont pas à craindre, et donc avoir ramené la responsabilité du bonheur à l’homme et à son attitude philosophique, il s’agit pour Épicure de faire tomber un second obstacle à la béatitude : la grande faucheuse. Il est presque trivial de dire que la principale obsession de l’homme depuis qu’il a commencé à penser est la manière dont la mort doit être abordée dans la vie de tous les jours. Sur ce point l’enseignement d’Épicure est catégorique:

« Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. » (Lettre à Ménécée)

Comme l’écrivait Ludwig Wittgenstein, un philosophe logicien du XXe siècle (je ne sais pas si nous aurons l’occasion de le voir dans ce blog, au regard de sa complexité, nous verrons…) : « La mort n’est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue ». Cela montre une nouvelle fois à quel point l’épicurisme a une résonance profondément moderne…et ce n’est pas terminé. Car si la mort ne doit pas être vue comme un danger pour notre vie mais comme une expérience que nous n’aurons jamais l’occasion de vivre, Épicure nous engage alors à nous poser la seule question qui reste, et qui fasse sens pour celui qui recherche la sagesse : comment mener sa vie vers le plus grand bonheur possible ?

3. Le bonheur est envisageable à condition…

Épicure s’oppose aux platoniciens et aux aristotéliciens parce qu’il pose comme unique objectif philosophique celui de la paix de l’âme. En ce sens, il se rapproche des stoïciens. Mais il ne faut pas confondre épicurisme et stoïcisme. Si les deux proposent l’ataraxie comme terme à la vie philosophique, Épicure est plus exigeant en vers l’apprenti sage. En effet, nous avons vu que les stoïciens étaient à la recherche d’une félicité qui passe par la connaissance de l’ordre cosmique et donc de la place que l’on peut occuper dans celui-ci. Pour les épicuriens, déjà l’ordre cosmique est une fantaisie, et d’autre part, le bonheur n’est pas conditionné à la compréhension du monde mais bien de soi ! C’est une nouvelle fois une grande preuve de modernité chez Épicure que de faire de l’expérience sensible la base de toute connaissance et donc de tout savoir. Mieux, ce sont les désirs qui gouvernent l’homme :

« Il faut se rendre compte que parmi nos désirs les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires et les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires pour le bonheur, les autres pour la tranquillité du corps, les autres pour la vie même. » (Lettre à Ménécée)

Dès lors, contrairement aux stoïciens, nos vies ne sont ni totalement dépourvues de sens, ni complètement modelées par un ordre qui nous dépasse, et ce grâce à nos désirs (Kant parlerait de passions, Spinoza d’affect, nous y reviendrons plus tard dans l’année). Ces désirs ne sont pas objectivement bons ou mauvais, ils sont la condition de notre existence sensible, donc intellectuelle (donc sage, à terme). Il nous faut apprendre à les gérer et notamment à les différencier. Dès lors, et pour en revenir au fameux Carpe diem, le but de la vie n’est pas d’accomplir et de suivre tous ses désirs mais bien de voir ceux qui nous conduisent au bonheur et ceux qui troublent notre âme.

Aparté

Philosophie et psychologie – Si on se rappelle l’article sur le stoïcisme, on voit que la différence principale entre Zénon et Épicure repose sur ce fait : ce ne sont pas des choses que dépend notre bonheur, mais bien de nous. Il y a une dimension profondément psychologique chez Épicure. Or pour certains historiens de la philosophie, la philosophie comme recherche sur la psychè (terme grec pour l’âme, le mot français venant du latin anima, qui donna aussi animal) date de Platon et notamment de sa description de l’âme humaine divisée en trois parties : les Passions, la Raison et le Jugement. Il utilisa la métaphore de la calèche tirée par deux chevaux, le cocher étant celui qui tranche entre les désirs et la prudence rationnelle. Fin de la parenthèse.

Concernant l’ordre cosmique, Épicure est également très intéressant car il est l’un des seuls après Platon à reprendre une théorie hautement moderne d’un présocratique sur la physique, à savoir Démocrite. Ce penseur grec du Ve siècle avant J.-C.  est le premier à considérer l’univers comme étant constitué d’atomes et de vide. Par atome, il entend des particules insécables (a-tomos, ce qui ne peut être coupé). Épicure reprendra d’ailleurs à son compte l’un des textes de Démocrite (le plagiat était courant à l’époque, mais celui-ci est particulièrement gros et préjudiciable). Cette intuition incroyable car improuvable à l’époque dût attendre le XIXe pour voir sa confirmation scientifique progressive. Quoiqu’il en soit, la définition d’un univers composé d’atomes mobiles dans le vide qui s’assemblent occasionnellement pour former des corps et de la matière s’oppose d’une part au monde sensible suspect tel que Platon l’imagine ; et au monde parfaitement ordonné (et donc plein) des stoïciens. Épicure montre une fois de plus la modernité de sa pensée.

4. La douleur peut disparaître de nos vies

C’est sur la question de la douleur que l’épicurisme prend ses distances définitives avec l’hédonisme et même avec le stoïcisme. Pour les hédonistes, la douleur est à fuir en recherchant plus de plaisirs. Il s’agira de compenser une expérience douloureuse par un grand nombre d’expériences agréables. Pour les stoïciens, la douleur est parfois inévitable, il faut apprendre à la gérer par la méditation afin qu’elle ne bouleverse pas la tranquillité de notre âme.

L’épicurisme va au-delà. La douleur peut être évitée. En effet, tous les désirs naturels sont possibles à satisfaire. En revanche, les désirs non naturels qui relèvent de notre volonté d’en avoir plus, nous conduisent nécessairement à la douleur. D’où ce constat :

« C’est un grand bien à notre avis que de se suffire à soi-même, non qu’il faille toujours vivre de peu, mais afin que si l’abondance nous manque, nous sachions nous contenter du peu que nous aurons, bien persuadés que ceux-là jouissent le plus vivement de l’opulence qui ont le moins besoin d’elle, et que tout ce qui est naturel est aisé à se procurer, tandis que ce qui ne répond pas à un désir naturel est malaisé à se procurer. » (Lettre à Ménécée)

La vie du philosophe doit être faite de frugalité et surtout de prudence.

Pour conclure…

Bien sûr, opposer frontalement les différentes philosophies grecques est souvent absurde. Toutes les différences qui ont été mises en évidence dans cet article entre épicurisme, stoïcisme, platonisme, etc. ne doivent pas faire oublier que ces écoles de pensées (celle d’Epicure s’appelant d’ailleurs l’Ecole du Jardin) se sont influencées mutuellement.

En termes de lecture…

Comme vous l’avez déjà compris je pense, je conseille la Lettre à Ménécée. Non seulement ce texte est brillant et donne un éclairage complet sur la pensée d’Epicure, mais il est facile à lire (et à se procurer, il est partout en pdf sur l’Internet).

Evidemment, et c’est aussi ce qu’enseignerait Epicure  (car sa philosophie a l’air simple mais elle est plus facile à entendre qu’à respecter) je vous conseille une lecture plus ardue, certes, mais tout à fait passionnante: De Rerum Natura (De la nature des choses) de Lucrèce. Cet auteur, épicurien romain du Ier siècle avant J.-C., nous parle de la Nature avec une clarté et une joie mêlées de poésie et de sagesse. Ce n’est pas le genre de choses que l’on lit d’une traite, je conseille de sélectionner les passages. Quelques vers avant de se coucher ou d’attaquer une journée de cours ne peuvent faire que du bien !

Bonnes lectures !

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Un commentaire pour Carpe diem !

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