Restons stoïques…

Si l’on parle beaucoup de Platon et d’Aristote, l’Athènes antique a également vu naître sous ses portiques un courant philosophique qui influencera l’Occident pendant près de dix siècles. Les premiers stoïciens étaient des penseurs athéniens du IVe siècle av. J.-C. qui avaient l’habitude, comme d’autres avant eux, de se promener sous un portique de l’Agora, le Stoa Poikilé (sur lequel était peint une fresque de la bataille de Marathon). Zénon de Cition serait le premier enseignant de cette philosophie, malheureusement aucun écrit de lui ou de ses disciples ne nous est parvenu.

C’est la grande particularité de ce courant de pensée que d’être profondément grec mais représenté et connu de nos jours par ses auteurs romains. En effet, les écrits sur le Stoïcisme que nous connaissons ont été rédigés par des Cicéron, Sénèque et autres Epictète ou Marc Aurèle. J’essaierai dans un premier temps de décrire cette école du Portique avant de faire une courte biographie des deux derniers stoïciens que je viens de citer.

Tout le monde utilise aujourd’hui l’expression « restons stoïques ». On peut la traduire par une maîtrise de soi et une acceptation de ce qui nous arrive. Pour les stoïciens, le but de l’existence humaine est justement d’atteindre cette ataraxia, c’est-à-dire une paix de l’âme. Pour ce faire, l’homme doit renoncer à tous ses désirs et se conformer à son destin et à sa place dans l’univers (le cosmos). L’homme n’existe que parce qu’il appartient à un Tout ordonné qui le dépasse. Cet ordre cosmique garantit une place à chacun à condition que chacun ne cherche pas dévier de son destin. Epictète prend l’exemple du chien et de l’attelage. Un chien attaché à un attelage (qui symbolise le destin) ne peut pas décider d’aller où il veut sinon il risque d’être traîné et de souffrir. En revanche, s’il participe à l’effort des chevaux dans le même sens qu’eux, il sera heureux et aura l’impression de s’accomplir.

Si l’homme, par hédonisme et par insatiabilité, poursuit tous ses désirs, il se condamne à être malheureux car ce n’est pas dans l’ordre des choses que de satisfaire toutes ses envies. Les Stoïciens conseillent donc d’être capable de distinguer ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Pour la première catégorie, il est parfois utile d’agir afin de vivre en paix et en harmonie avec les autres et avec le monde. En revanche, dans le deuxième cas, il n’y a pas d’échappatoire, il faut accepter les choses telles qu’elles sont. L’exemple-type est la mort. Pour un Stoïcien, la mort n’est qu’une étape, voire même un accomplissement car elle signifie le retour de notre enveloppe charnelle dans le Cosmos.

Il y a une deuxième notion cependant qui fait du Stoïcisme un courant de pensée philosophique différent de l’épicurisme (bientôt une fiche sur ce sujet) ou des sceptiques et autres cyniques. Les stoïciens expliquent que l’ordre cosmique se manifeste en chacun de nous par le Logos, traduit improprement par la Raison (ou Entendement). Le Logos est à la fois « l’esprit » du Cosmos et en chacun. Dès lors, c’est l’utilisation du Logos qui nous guide sur le chemin de la sagesse, et ce à plusieurs titres. Tout d’abord, le Logos nous permet de séparer ce qui dépend de ce qui ne dépend pas de nous. Ensuite, parce qu’il nous permet de comprendre le monde, le Logos est la porte d’accès au Cosmos. Autrement dit, c’est en utilisant ma Raison que je vais réaliser que le monde est parfait et ordonné, et que l’unique but que puisse avoir mon existence est celui de réaliser cet ordre en moi par l’ataraxie : la paix avec soi-même, les autres et l’Univers.

Ce qui est intéressant avec le stoïcisme, c’est que, paradoxalement, il a profondément influencé des personnalités publiques de la Rome républicaine comme de la Rome impériale, et pas des moindres. Le grand républicain Cicéron, qui avait prédit au Premier siècle av. J.-C. que la République romaine vivrait ses dernières décennies si elle ne se réformait pas en profondeur, fait référence aux stoïciens grecs dans toutes ses œuvres et en traduisit certains en Latin. Sénèque, qui fût le précepteur de Néron, désespère de ne pas arriver à enseigner à son élève les principes éthiques qu’il a hérité de Cicéron et des stoïciens grecs.

Mais vu que le but de ces fiches est d’être succinctes, je ne m’intéresse ici qu’à deux d’entre eux : Epictète et Marc Aurèle, en particulier pour l’originalité de leurs parcours. En termes de lecture, je conseille donc d’acheter Pensées pour moi-même de Marc Aurèle aux éditions GF Flammarion car elles sont suivies du Manuel d’Epictète !

Epictète, de l’esclavage à la philosophie (50-130 ap. J.-C.)

Né en Phrygie en 50, il sera l’esclave d’un maître réputé particulièrement cruel pendant toute son enfance. Une fois affranchi, peut-être à la mort de son persécuteur (qui lui cassa la jambe), il se met à la philosophie et développe une conception très pratique du stoïcisme. Il cherchera dans son Manuel à expliquer comment mener sa vie au jour le jour dans la recherche permanente du bonheur et de la paix de l’âme. Il est le théoricien de la typologie entre les choses qui dépendent ou non de nous. Il replace par ailleurs le Logos au cœur de la tradition philosophique stoïcienne en montrant que c’est notre usage de la Raison qui permet non seulement de nous débarrasser de tous nos désirs inutiles ; mais aussi la Raison qui donne à l’Homme un statut particulier à l’échelle du Cosmos et donc une responsabilité face à notre destin et au monde. Il développe notamment une idée que l’on retrouvera chez des grands penseurs modernes (tels que Spinoza) que les choses ne sont pas bonnes ou mauvaises en soi, mais que tout dépend du jugement que l’on porte sur elles :  « ce ne sont pas les choses qui te nuisent mais le jugement que tu portes sur elles ».

Le monde est mouvement, et si des principes rationnels permettent de mieux le comprendre, rien ne sert de vouloir tout savoir. Il faut donc connaitre assez pour concevoir sa vie en accord avec l’ordre cosmique. Le Manuel d’Epictète est donc un ouvrage que chacun devrait garder à portée de main (d’où le titre) s’il veut suivre le chemin du bonheur et de la paix intérieure.

Marc Aurèle, un philosophe-empereur (mais pas celui de Platon) (121-180 ap. J.-C.)

C’est un personnage fascinant, et c’est celui que j’aime à citer quand les gens me disent ne pas comprendre le lien entre philosophie et histoire (ils sont rares, je l’avoue). Marc Aurèle ne fût pas seulement un grand empereur romain, il régna en plus à une époque clef de l’empire romain. Descendant d’une grande famille romaine, il accède au trône en 161 et y restera jusqu’à sa mort. Les historiens considèrent son règne comme celui de l’apogée de l’empire. C’est vrai à plusieurs titres. Lorsque Marc Aurèle devient empereur, il faut imaginer qu’il doit gouverner un territoire qui s’étend de l’Espagne jusqu’à la Mésopotamie et de l’Egypte jusqu’à la Grande-Bretagne actuelle, en passant par le Maghreb, la Gaule, une partie de la Germanie, les Balkans, la Roumanie, la Grèce, etc. Bref, c’est le sommet de la domination romaine sur le monde connu de l’époque. La mort et la fin du règne de Marc Aurèle correspond d’ailleurs à ce qu’on appelle la fin de la pax romana.

Cet empereur avait donc des millions de personnes à administrer (sans tous les moyens de communication modernes évidemment). Marc Aurèle sera réputé comme un gouvernant particulièrement juste et pertinent dans ses choix, et un bon chef de guerre (il vaincra les Parthes à deux reprises). Pourtant dans ses Pensées, il montre comment diriger est pesant pour une âme de philosophe telle que la sienne. Ses écrits expriment la difficulté à distinguer entre ce qui dépend de soi et le reste quand on est vénéré dans tout le monde connu quasiment comme un dieu (le culte romain de l’époque considère que l’empereur est une incarnation charnelle de Jupiter, même si chaque empereur usera plus ou moins de cette croyance). Être stoïcien et empereur n’est donc pas une mince affaire. Néanmoins, les Pensées pour moi-même semblent nous montrer que Marc Aurèle arrive, malgré tout, à suivre les préceptes d’Épictète et à mener une vie plutôt heureuse au milieu des vicissitudes et des fourberies du Mont Palatin. Pour autant, et ce sera le bémol à l’idée qu’un roi-philosophe est forcément bon pour la Cité, l’héritage politique de cet empereur brillant et humaniste ne lui survivra pas vu que son fils adoptif, Commode, se révélera particulièrement brutal et stupide dans sa gestion des affaires.

Ces écrits sont donc non seulement inestimables d’un point de vue philosophique mais également d’un point de vue historique et politique car ils permettent de comprendre les processus intellectuels d’un lettré qui conduisent à la prise de décision (et de montrer qu’ils sont généralement meilleurs que ceux d’un technocrate ou d’un idéologue de tout bord, mais je m’égare).

Bonnes lectures !

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4 commentaires pour Restons stoïques…

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